Quand refleuriront les déserts de nos âmes

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Ce texte participe à l'activité : Écrire à travers les personnes

Un peu comme si un bataillon d'artistes parlait d'une seule et même voix...

  Il n'était aucune fois un monde fini. Un monde sans imagination. Un peu comme une insulte à l'écrivain des Trois Mousquetaires, à celui des Fleurs du Mal, au compositeur de Clair de Lune, à celui de L'Hymne à la Joie, au réalisateur d'À bout de Souffle, d'Andrei Roublev, à l'auteur des Mangeurs de Pomme de terre, à celui de Jeanne Hébuterne, du Penseur ou de La Femme accroupie et à celles et ceux qui les ont inspirés.

Pour tous ceux-là et bien d'autres, l'angoisse de la feuille blanche fut toujours une vaste plaisanterie tant de couleurs, d'émotions, d'inspirations, de mélodies et d'esquisses avaient-ils à partager, badigeonneurs de nos noires profondeurs, créateurs d'univers infiniment galvaniseurs, de personnages formidables, touchants, géniaux, volatiles, sublimes, terribles, énormes, sensibles ou discrets.

Dans les salles de danse il nous semble encore voir virevolter les insaisissables Nureief, Bejart, Pietragalla, Dupond, réalisant cet impossible exploit de sculpter l'espace de leur chorégraphie, remplissant le vide et le silence de figures en 3d grandeur nature, d'une poésie à faire pâlir le grand Rimbaud. Nous les associons à tous les gens du théâtre ayant joué de leur corps et de leur voix pour donner à ce monde, quelques lettres de noblesse.

Dans les salles de cinéma, les bobines projettent le regard bleu d'Henry Fonda dans ''Il était une fois dans l'Ouest'', le baiser de Mastroianni et d'Ekberg dans ''La Dolce Vita'' , la tirade de Rutger Hauer dans ''Blade Runner'', le discours de Pacino dans ''Any Given Sunday'' et la démarche de Bellucci dans ''Malena''. Autant de scènes, répliques, postures et tournages mythiques qui renvoient à des moments de rédemption, de grâce, de mise au point, de déclaration.

Dans les salles de concert, il nous semble encore entendre les cordes de guitare virevoltantes de Paco de Lucia, le piano de Liszt, le violon de Yehudi Menuhin, le violoncelle de Jacqueline Dupré, la trompette de Chet Baker, le saxophone de John Coltrane, la basse de Jaco Pastorius et la batterie d'Elvin Jones. Des sons ciselés, distordus, puissants, délicats, violents et doux venus d'un autre monde en voie de disparition.

Dans les ateliers de peinture, Renoir esquisse ''Les Canotiers'', Rubens le ''Portrait de Brigida Spinola Doria '', Le Caravage ''Medusa'', Goya ''El tres de Mayo'' et Botticelli sa ''Venus''. Fiévreusement chacun d'eux, touche après touche, a construit son style et sa légende, cassant les codes, se surpassant et dépassant leur maître avant de passer à la postérité.

Ces vertus là, se sont envolées. Au fur et à mesure que tout ou presque, en matière d'art était créé, au fur et à mesure que le monde consacrait le profit au dessus de tout comme jamais. Au nom du modernisme, et du libéralisme, les poignets se sont relâchés, les doigts sont devenus gourds, les yeux voilés, les cerveaux embrumés, le cœur sec. On a continué à peindre, chanter, danser, filmer, sculpter, inventer. Mais les meilleures œuvres devinrent invisibles tandis que le médiocre s'imposait.

Entre temps on s'est rendu compte que la planète dépérissait et là, comme par enchantement des tas d'intellectuels, pour la plupart jusqu'alors bien discrets ou préoccupés par d'autres thèmes moins urgents, font feu de tout bois. Où étaient-ils, il y a trente ans alors que la problématique était grosso modo la même, quand il était encore largement temps d'éviter le pire ? Absents, car il ne faisait pas bon aller contre cette machine infernale qui s'était ébranlée à coup de corporations et d'actions ou d'obligations. Pour rien au monde, hormis une poignée d'entre eux, ils auraient nagé à contre-courant.

Et puis est arrivé ce virus qui grossit à la loupe toutes les carences d'une idéologie putride, responsable de plusieurs décennies de bûcheronnage de valeurs intrinsèques et de forêts ''oxygénatoires'' étouffant les ultimes volontés humanistes sous l'éteignoir mondialiste. Tous d'accord tout à coup pour dire plus jamais ça. S'ouvrent donc les prémices d'un espoir que l'on sait fugace mais qui interviendrait au bon moment pour refleurir les déserts de nos âmes asséchées par la bêtise.

Cette épreuve a démontré que nous étions bien malades, et, paradoxalement surtout dans les pays où l'idéologie ultralibérale est dominante. Comme un être n'ayant pas été épargné durant son enfance, l'humain né de cet engrenage développe des pathologies mortifères. En voulant aller plus vite que la musique, les avides et parricides adorateurs du progrès coûte que coûte ont oublié que la gestation va au delà des neuf mois, qu'elle est en fait nécessaire jusqu'à la majorité, sans cela, le reste de l'existence est un chaos.

Laissons-nous accroire que le 21eme siècle s'ouvre aujourd'hui, et avec lui, la vie. Un peu comme si on s'était trompé d'une vingtaine d'années, un peu comme si le 20eme siècle ne pouvait se terminer que sur une tragédie queue de poisson nommée covid(e), un peu comme si nous avions encore trente ans et que tout était possible à nouveau. Une autre fiction, un autre départ, changeons de siècle maintenant, abolissons noël, annihilons les frontières, détruisons Las Vegas, nettoyons les océans, sauvons les indiens et les migrants, rabattons le caquet des imposteurs, oublions wall street et le cac(a) 40, réhabilitons les poètes, écoutons les vrais musiciens, dressons une statue à Vangogh. Vivons. Enfin.

                                                                                      2020

Illustration: Femme enceinte du monde

Musique: Thomas Newman, Ghost

https://www.youtube.com/watch?v=BPFhc-v93A0


Publié le 14/01/2026 / 57 lectures
Commentaires
Publié le 14/01/2026
A vrai dire déjà lu n'est ce pas? Je ressors les vieux dossiers pour les ''ateliers d'écriture''et même s'il y a un air de déjà vu, ça fait revivre un texte englouti dans des entrailles numériques uniquement accessibles aux hackeurs...et aux administrateurs d'un site disparu. Merci pour cette ''reliure''.
Publié le 15/01/2026
Texte noir, néanmoins poétique par la multitude de ses références éclectiques. Je partage cette vision d’un monde à la dérive. Naïve, peut-être, j’ose espérer que les vertus évoquées ne se sont pas toutes envolées ; et que, si c’est le cas, d’autres génies sauront émerger. À plus petite échelle, ensemble, nous pouvons encore lutter pour un monde plus lumineux. Merci Enzo pour ce partage enrichissant.
Publié le 15/01/2026
Merci à vous pour le plongeon. Si vous en êtes ressortie enrichie c'est un grand honneur pour moi.
Publié le 15/01/2026
Tes mots brûlent et débordent. On sent la fatigue du monde. Et la beauté qu’on a laissée filer. Ça pique. Ça griffe. On sent le vide. Le trop-plein. L’envie de tout refaire. C’est cruel et doux. Beauté. Fatigue. Urgence. On veut se lever. Vivre. Je vois les corps, les regards, les gestes et les sons que tu fais revivre. Les artistes, les musiciens, les peintres. Tout ce qui semblait perdu revient. Fragile. Intense. Vivant. Lire ton texte, c’est marcher dedans, respirer ce souffle. Refuser la médiocrité. Tenir debout. Et recommencer. Merci Enzo :)
Publié le 15/01/2026
C'est tout à fait ça chère amie. Ce roller coaster qui n'en finit plus mais qui ne nous a pas empêchés de distinguer l'absurde du magnifique. Un grand merci pour cette idée d'atelier.
Publié le 20/01/2026
Un très beau texte, riche de références littéraires et artistiques et un peu désabusé comme le sont certains écrivains devant le monde d’aujourd’hui. J’ai beaucoup aimé ce texte!
Publié le 21/01/2026
Écrit durant le confinement, ce texte résonne pour de multiples raisons. J'eus la chance, deux ans plus tard, de le lire en public en présence d'Alain Damasio. Un clin d'oeil du destin qui montre que tous les espoirs sont permis. Très heureux que cela fasse écho en vous. Merci pour le détour.
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