Randonnée cévenole

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Le téléphone a sonné alors que je commençais à m’inquiéter. Raoul m’avait dit que les routes, sinueuses, n’étaient point sûres. Qu’il lui faudrait rouler lentement. Mais là, il avait déjà une heure de retard.

« Je pense que j’y serai vers 17 heures. Je vais devoir modérer ma conduite. Moi qui déteste respecter les limitations de vitesse… »

Il avait éclaté de rire puis m’avait serré la main vigoureusement.

« Je t’appelle quand j’arrive. C’est juste une visite. C’est la seule maison financièrement abordable dans le coin. Les Cévennes, ça se mérite, m’a dit l’agent immobilier. Ceux qui viennent de la capitale font monter les prix. »

Il avait toussoté, comme souvent lorsqu’il cherchait ses mots ou à mettre de l’ordre dans ses pensées.

« Il m’attend devant la maison. Quatre heures de route, aller-retour, je ne vais pas en mourir. Je rentrerai dans la soirée. Il fera nuit, mais j’aime conduire au clair de lune. S’il y a une panne de courant, les étoiles me guideront. »

« Et si le ciel se couvre de nuages… »

« J’aviserai. Tu le sais, j’ai horreur d’être en retard à un rendez-vous, même quand c’est un homme. Si j’ai un contretemps, je ne pourrai pas tricher en appuyant sur le champignon, mais bon, pas envie de me payer un châtaignier sans avoir franchi le seuil de mon nouveau chez-moi. »

« Tu n’as pas encore signé la promesse de vente. Tu as vu des photos… »

« Evidemment. »

« Alors ? »

« Alors... c’est trop froid pour se faire une idée. Une maison, c’est comme une femme… »

Il a encore toussoté et s’est tu, à deux doigts de déraper.

 

Toute sa vie, Raoul avait fait des sauts de puce d’une maison à l’autre, se rapprochant des cimes cévenoles où il s’était juré de poser, une dernière fois, ses valises. J’avais choisi de rester à Alès parce que les déplacements en altitude transformaient mon cœur en yoyo. Plus je montais, plus ma tension artérielle comptait les degrés de l’échelle de Richter. Le docteur Buttin, mon médecin traitant, m’avait alerté contre le danger des changements subits d’altitude.

« Vous pouvez suivre votre ami, puisque vous êtes célibataires tous les deux, mais à condition de ne jamais vous rapprocher du ciel. »

« Alors je reste dans cet enfer. C’est bien parce que c’est vous qui me le demandez. »

« Là-haut, c’est l’hiver huit mois par an. Et la sédentarité, ce n’est pas bon pour ce que vous avez… Il vous faut marcher une heure par jour, mais pas dans la neige. »

« Ici, à Alès, je ne sors pas beaucoup, je passe le plus clair de mon temps le cul sur une chaise, devant mon ordinateur. »

« Oui, mais vous pouvez sortir quand vous voulez. Quand vous sentez votre tension monter, il vous suffit de pousser la porte, de vous dégourdir un peu les jambes, et elle redescend à la bonne hauteur. Au cœur des Cévennes, vous êtes condamné à rester cloîtré. Ce n’est le Paradis qu’en été. En automne, c’est déjà l’Enfer. »

« Vous y êtes déjà allé ? »

« Enfant, oui. En classe de neige. »

Et il avait ri. Un chic type. Qui vous donnait envie de guérir juste pour lui faire plaisir.

 

Le téléphone a sonné, oui, mais c’était un faux numéro.

 

J’avais accepté de suivre mon ami dont un aïeul avait travaillé dans les houillères d’Alès, autrefois. Les deux maisons mitoyennes ne nous avaient pas coûtés cher. Le télétravail permettait à Raoul de mener une double vie. Moi, histoire de l’imiter en sollicitant mon imaginaire, j’écrivais des romans. Il nous arrivait de toquer au mur en utilisant le langage morse. Nous avions fait notre service militaire ensemble, à Montélimar, dans les Transmissions. Notre mémoire était intacte et ce « pointilliste » alphabet nous assurait de comploter sans être inquiétés par des oreilles indiscrètes. Nous laissions nos fenêtres ouvertes, nuit et jour, de la mi-juin à la fin août.

De l’autre côté de mon bureau, il y avait sa cuisine, et comme il était gourmand, il passait plus de temps devant le four à micro-ondes que devant l’écran de son ordinateur. Les passants humaient les subtiles fragrances avant d’entamer la conversation tandis que je continuais de lui raconter des blagues, souvent salaces.

 

-

 

Je me rappelle son rendez-vous à l’agence immobilière. Il était tout excité. A son retour, je l’avais trouvé morose.

« Alors ? Tu as déniché la perle rare ? »

Je ne l’avais point encore dévisagé. Lorsque ce fut fait, j’ai eu la réponse. Il y eut un silence.

« Vu ta mine déconfite, je crains le pire. »

« Non, non. C’est juste que… Je viens d’écraser un chat. Il a déboulé de derrière un platane et… »

Il s’est assis sur le canapé, son regard comme visant le centre d’une cible située derrière moi. Je me suis machinalement retourné. Il n’y avait que la cheminée aux bûches absentes.

« J’avais décidé de mourir sans avoir semé la mort parmi nos amis les animaux. A l’agence, ils ont immédiatement vu que quelque chose n’allait pas. L’agent immobilier en a profité pour… »

J’ai coupé court à ses jérémiades. Jérémiades qui reflétaient, hélas, son moral déclinant. Je l’avais toujours imaginé incapable de se vautrer dans le déni, simulant l’été indien, parvenu à l’automne de sa vie.

« Il t’a trouvé quelque chose… »

Raoul ne m’a pas répondu. Il a regagné ses pénates en oubliant de me dire bonsoir. Il avait juste murmuré : « Il ne fallait pas traverser la rue sous mes roues, petit minou ! Il ne fallait pas traverser la rue sous mes roues, petit minou ! »

Le lendemain matin, j’ai acheté des croissants et je suis allé aux nouvelles. Il semblait en bonne forme. J’avais décidé de ne point évoquer le sujet.

« Tu as bien dormi ? »

« Pas mal. Mais pourquoi ces croissants ? Tu as quelque chose à te faire pardonner ? »

Sa réaction m’a sidéré. Il lui arrivait souvent d’inverser les rôles, mais là…

J’ai changé mon fusil d’épaule, et décidé de lâcher une bombe.

« Ta visite à l’agence a été fructueuse ? »

« L’agence… Quelle agence ? »

« Laisse tomber ! J’ai fait un cauchemar qui m’a mis la tête à l’envers. »

Puisqu’il était question d’inverser les rôles, autant y aller à fond.

Après avoir siroté le café, et grignoté la moitié d’un croissant, j’ai prétexté un chapitre à finir et j’ai déserté les lieux. Déserté, oui, tel un soldat craignant qu’une balle perdue ne le prît pour cible. Je cultivais l’oxymore comme d’autres jonglent avec les métaphores.

Une heure plus tard, Raoul s‘est pointé, visiblement guilleret.

« Tout à l’heure, je ne t’ai pas dit, mais je crois avoir trouvé la maison de mes rêves. Seul bémol : le jardin est très petit. Juste la place pour planter quelques pieds de tomates. Il est doué, cet agent immobilier. On aurait dit qu’il avait lu dans ma tête, avant même de me poser la question, ce que je recherchais avant tout dans une maison. »

« Et tu recherches quoi dans une maison ? »

« Le silence. Tu sais bien que je suis phobique des bruits domestiques. »

Il m’avait touché deux mots du bruit que faisaient son frigo, les radiateurs, mais ce n’est pas pour cette raison qu’il avait décidé de changer de roche.

Un jour, il m’avait précisé qu’il finirait au sommet du Mont Lozère, dans une maison en pierre couronnée de lauzes semblables à des écailles de dragon.

 

Deux heures d’attente et Raoul n’avait toujours pas appelé. Le village où Raoul devait se retirer s’appelait Fondbrun. J’ai téléphoné aux agences immobilières d’Alès et j’ai obtenu une réponse.

Un rendez-vous avait été organisé à Fondbrun, avec monsieur Raoul Pinatel, au 7, rue des Marronniers.

Encore trente minutes et je me suis mis en route.

J’étais réellement inquiet. Mon roman attendrait.

« A toi de jouer, gentil GPS ! Je compte sur ta douce voix pour me guider vers la lumière ! »

 

-

 

Dans l’ascension des Cévennes, obéissant à la voix trafiquée du GPS, veillant à ne point lâcher le volant dans les tournants abrupts, mes pensées s’envolèrent vers Raoul. Depuis quelque temps, il se trompait dans ses messages en langage morse. Etait-il devenu dyslexique ? Il commençait des phrases qu’il n’achevait qu’une fois entamé le paragraphe suivant. Il parlait comme écrit un autiste, pointant ses index sur les touches du clavier de son ordinateur. Pianiste, l’omission d’une note sur deux eût été audible, motivant le courroux du public. Il avait des absences comme des parenthèses de silence au cœur d’un tumulte. J’ai cru, un moment, qu’une femme lui prenait la tête. Mais non, il collectionnait les œillades, dans la rue, ainsi que les sifflements de mufle, faisant aussi se retourner fillettes et mémés.

Profitant d’une ligne droite, si rare dans le coin, je regardai ma montre comme si j’accourais à un rendez-vous amoureux. J’admirais à peine les châtaigniers longeant la route, au garde-à-vous. Les panneaux de signalisation commençaient à évoquer Fondbrun. Je me suis arrêté pour boire un café dans un petit patelin dont le bar me parut plus grand que la mairie. J’ai avalé mon carburant cul sec et je suis reparti. Des gens étaient agglutinés sur le bord de la route, chargés de sacs à dos, simulant de faire de l’autostop. Des randonneurs armés de bâtons de marche. Je leur ai fait coucou de la main, ils m’ont montré quelque chose, doigt pointé vers le nord. Ma direction.

« Le Mont Lozère. » me hurla l’un d’eux.

« Nous nous y rendons ! » sembla s’en enorgueillir une femme en short.

« Pas moi ! Bon courage ! »

J’étais tellement obsédé par la route que je n’avais pas aperçu ce géant de pierre dont l’ombre, selon la volonté du soleil, déshabillait ou rhabillait la vallée.

J’approchais du but.

J’y suis parvenu au bout d’une dizaine de minutes de grimpette qui fit haleter Violetta, ma voiture aux camélias.

Je ne m’attendais pas, mais alors vraiment pas à un village d’une dizaine de maisons. Qui semblait chercher la protection du Mont Lozère et devait trembler lorsque le vent du sud se levait. Raoul m’avait privé de certains détails qui eussent motivé un plus large intérêt de ma part. L’avait-il fait exprès ? Ma compagnie le gênait-elle au point d’avoir cherché et trouvé un port d’attache à deux heures de route ? Il aurait pu encore plus s’éloigner ; de l’autre côté du géant de pierre, il y avait la Lozère… C’est bien, la Lozère, il y a des trains qui passent et des vaches qui les regardent passer.

« Oui, mais c’est moins perché, et Franck n’y aura aucun souci d’hypertension. »

Raoul ne m’avait jamais avoué qu’il entendait des voix, alors pourquoi cette comédie ?

« Le stress. Tu te fais du mauvais sang pour ton ami, et tu délires. »

Même moi, j’étais capable de capter une voix tombée du ciel.

Je me suis garé devant le 7, rue des Marronniers.

La maison était légèrement isolée. Les autres encerclaient une petite place où trônait un abreuvoir inutile puisque à sec. La façade était, par endroits, lézardée. On eût dit le visage d’un vieillard. La voiture de Raoul – qu’il n’avait jamais osé baptiser – brillait pas son absence. Le soleil plongeait dans l’horizon, poussé par le crépuscule. La moitié d’un disque d’or apparaissait encore.

« Les grillons vont bientôt chanter. Tu dors ici, dans Violetta ? Elle me paraît bien inconfortable. Tu mérites mieux. Tu as remarqué ? Il n’y a personne. Tu crois que c’est un village fantôme ? »

« Tu sais que ma voiture s’appelle Violetta ? Mais qui es-tu ? »

C’était la voix du GPS. Je me suis dit que je faisais une poussée hypertensive. Je me suis promis d’en toucher deux mots à mon médecin traitant. Avait-il évoqué des hallucinations auditives, dans la liste des symptômes ? Il m’avait bien semblé que non. La porte de la maison était mystérieusement entrebâillée. Heureusement que j’avais eu l’idée de la pousser après avoir sonné, bien entendu, et n’avoir obtenu, pour toute réponse, que le cri d’un corbeau venu se poser sur le rebord de l’abreuvoir.

« Mauvais signe. » ai-je pensé.

J’étais en-dessous de la vérité.

 

*

 

Lorsque le monde a recommencé à tourner rond, sans être parasité par des voix, je me suis retrouvé dans la nuit de cette maison qui sentait le propre alors qu’elle paraissait à l’abandon. Un vieux livre couvert de poussière, trouvé dans un grenier, et qui sent le neuf, une fois ouvert à la première page. J’entrai directement dans la salle à manger, face à une cheminée grande comme une cabine d’ascenseur. Je me suis dit que l’on pouvait y bâtir une niche destinée à un dogue allemand. Entre les deux, une table dont la nappe évoquait un plaid écossais à cause des carreaux, et quatre chaises. Sur la gauche, une porte-fenêtre donnant directement sur un jardinet juste assez grand pour qu’une fillette fasse de la balançoire. Pour une obscure raison, cette image – tout comme celle du grand chien – s’était imposée à mon esprit. Je m’apprêtais à attaquer l’ascension de l’escalier en bois accédant à l’étage, quand un mouvement a attiré mon attention. Une ombre venait de se faufiler dans la cheminée. Une porte, probablement celle de la cuisine, tout à l’heure fermée, s’était mise à grincer, trahissant la présence d’un courant d’air. Une odeur de café investit la salle à manger. Je ne pus me retenir de la humer comme on respire le parfum d’une fleur. Le temps de rouvrir les yeux, une jeune femme était plantée là, devant moi, vêtue d’une salopette, sourire aux lèvres.

« Je ne m’attendais pas à recevoir de la visite. J’ai dû laisser la porte d’entrée ouverte. Je dors mal, je fais des gaffes quand je suis fatiguée. »

« Qui êtes-vous ? »

« Et vous ? »

« Vous répondez toujours à une question par une autre question, si possible la même ? »

« Oui, toujours… aux inconnus. »

« Vous connaissez beaucoup de monde par ici ? »

« Non. Et vous ? »

J’ai haussé les épaules.

« Je suis venu chercher un ami censé avoir rendez-vous, dans cette maison, avec un agent immobilier. »

« Mais… elle n’est pas à vendre. Vous avez vu un panneau devant ? »

« C’est vrai, vous avez raison. L’agent immobilier est donc un menteur et a kidnappé mon ami. N’importe quoi. Moi, je crois que vous squattez cette maison. »

« Bien sûr. Et je me suis débarrassé du panneau A VENDRE après avoir trouvé l’agent immobilier indigeste et mangé votre ami, tellement plus appétissant. »

« Vous habitez ici, alors… Si c’est le cas, je vous prie de… »

« N’écoutez pas cette femme ! C’est une profiteuse ! Une passagère clandestine ! Elle a embobiné un agent immobilier d’Alès ! Un homme influençable qui n’a pas su lui dire non ! Elle est incapable de vivre sous le même toit plus d’une semaine ! »

L’homme fit claquer la porte en la refermant. La jeune femme resta impassible, comme si elle s’attendait à son irruption.

« Vous avez vu ? Elle n’a même pas sursauté. Elle a l’habitude. »

Il s’approcha et me toisa.

« Et vous, qui êtes-vous ? Un client ? »

« Si j’ai bien compris, vous la traquez. Vous êtes flic ? »

« Détective privé. C’est le maire de Fondbrun qui m’a… »

« Toi, détective ? »

Elle me prit à témoin.

« C’est un mec que j’ai éconduit. Il se croyait irrésistible. Il m’a harcelée, j’ai dû déserter mon domicile. Il m’a pris pour une fille de joie, pour rester polie – il y a des mots que je ne prononce jamais. Depuis, j’erre de village en village. J’ai de la chance qu’on soit en été. Quand l’occasion se présente, je pousse une porte, et je dors dans le lit d’un autre. Les courants d’air me sont précieux. La preuve que ce type me connaît : il me tutoie. »

« Je tutoie toujours les putes ! »

« Monsieur, je vous prie d’être correct avec cette dame. »

« Cette dame… »

Il a éclaté de rire avant de quitter les lieux, s’abstenant de claquer la porte. J’ai failli lui emboiter le pas.

« Vous avez vu comme la nuit tarde à tomber en altitude ? Vous allez dormir où, il n’y a pas d’hôtel à Fondbrun. Vous vous en doutez bien. C’est trop petit. »

« Je dormirai dans Violetta. »

« Pardon ? »

« Violetta, c’est ma voiture. J’ai toujours donné des noms propres à mes copines à quatre roues. »

« Vous m’amusez. Vous en avez eu combien ? »

« Trois. Miranda, Séphora et Violetta. »

Elle a souri.

« Si j’étais chez moi, je vous aurais volontiers invité à faire dodo dans la chambre d’ami. »

« Il y a une chambre d’ami ? »

« Non. »

« Vous dormez ici, vous ? »

« Evidemment. Demain sera un autre jour. »

Je suis sorti sans lui dire au revoir, ni bonne nuit.

Je manquais à tous mes devoirs… puisque c’était une dame.

Une dame en salopette.

Le Mont Lozère a semblé m’écraser. Les grillons chantaient pour dompter la menace. Les étoiles leur lançaient des œillades capables de rendre jaloux plus d’un homme.

« Violetta, on dort ensemble, ce soir. »

« Chic ! » lança la voix du GPS.

« On ne t’a pas sonné, toi ! »

« Dommage. »

 

-

 

J’ai donc dormi dans Violetta. Bercé par le chant des grillons, j’ai rêvé.

Je m’étais installé à l’arrière, dans la position du fœtus. Je me suis entendu crier comme un bébé émergeant du ventre de sa mère et recevant la paradoxale gifle de bienvenue d’une femme qualifiée de « sage » dans le monde des adultes. Un monde qui, rétroactivement, confirmait que ma peur d’y vivre longtemps était légitime. Pour lutter contre le suicide, il y avait la croyance aveugle en un dieu qui ne m’inspirait guère. J’ai dû pratiquer l’athéisme avec foi et détermination.

Je me trouvais dans la salle à manger, comptant les participants au départ d’une randonnée de trente kilomètres dont le sommet du Mont Lozère était la destination. Le départ de cette promenade au long cours se trouvait dans la cheminée. Il y avait là un tunnel qui débouchait dans la cave d’une maison en pierre, au toit de lauzes évoquant la peau d’un dragon. Il se murmurait, dans les villages à l’entour, que le légendaire cracheur de feu n’avait point terminé sa mue, ce qui l’empêchait d’être une sentinelle exemplaire, digne de sa mission. Il y avait un trésor, enkysté dans un mur, mais lequel et où ? Il était là pour repousser les hommes armés d’une masse dont les coups risquaient de libérer les pièces d’or prisonnières d’un coffre cadenassé.

Il y eut un hurlement en tête de colonne que l’écho dupliqua jusqu’à ce que je prenne la fuite au sein de la meute de déserteurs. Un ours nous pourchassa jusque sur la place du village. Je m’étais réveillé tandis qu’il enjambait le rebord. Je m’y étais caché, à plat ventre, et j’avais senti son haleine sur ma nuque.

« Il ne fallait pas laisser la porte ouverte ! »

« Avec tout ce monde qui attendait, à la queue leu leu ? Tu les prends pour un train électrique ? Tu les vois serpentant dans la maison ? »

« Va au Diable, satané GPS ! »

 

Pas moyen de me rendormir. J’ai ouvert la portière afin de récolter quelques bouffées d’air pur. Le silence des étoiles me troubla. J’ai cherché la lune. Introuvable. Certainement masquée par le géant de pierre. J’ai allumé la radio, en attendant d’être revigoré par l’aube. J’ai lutté contre l’envie de retourner dans la maison…

Pour vérifier si l’ours était encore là ?

Si c’était le cas, la « dame en salopette » risquait d’être prise de panique en entendant les pas lourds du monstre brun dans l’escalier dont les marches en bois craquaient méchamment.

Je me suis adressé à Violetta.

« Toi, Violetta, à la place de cette nana, tu aurais posé un piège à loups au pied de l’escalier, n’est-ce pas ? »

« Leurs pattes sont trop grosses. Il vaut mieux une mine antipersonnel. »

J’ai dodeliné de la tête. Comment me débarrasser de ce GPS qui, s’imaginant indispensable à l’instar des avocats, des médecins, abusait de ma patience.

 

Je sommeillais lorsque le pâle soleil de l’aube a couronné le Mont Lozère. Il était temps de rentrer. J’avais soif et faim. Je comptais m’arrêter dans le petit bar où j’ai bu le café, à l’aller. Fondbrun semblait plus que jamais inhabité.

J’allume la radio qui crachote. J’ai du mal à réagir promptement, mes gestes sont ralentis par le manque de sommeil. Je me gifle violemment des deux mains en repensant à la sage-femme qui m’a mis au monde. Je me rappelle avoir atteint la maturité avec l’idée de la retrouver et de me venger. Je m’étais abstenu d’en parler à mes parents, assurément ses complices. J’avais appuyé sur le bon bouton. La sensation d’avoir avalé plusieurs carrés de chocolat.

Mais où était donc passé mon ami Raoul ? L’inquiétude avait laissé la place à de l’abattement. Un bon café changerait ce dernier en volonté d’en découdre avec ce mystère.

Avait-il suivi des randonneurs rencontrés après être tombé en panne au cœur des Cévennes ? Par chance, ceux-ci avaient, pour terminus, la place de Fondbrun afin de…

Afin de boire ? Avaient-ils tous vidé leurs gourdes ?

L’abreuvoir était à sec.

Des frissons ont parcouru mon corps. Je me suis ébroué pour les en chasser. J’ai échoué. Alors j’ai tourné le bouton de la radio, et la fréquence s’est éclaircie. J’allais peut-être y apprendre…

Y apprendre quoi ?

Que Raoul a été kidnappé ? Qu’il s‘est égaré à cause de son GPS défectueux ?

Le mien n’a pas réagi. C’est heureux. Je mets un peu de musique, et les frissons désertent ma peau. Ils ne sont mélomanes que lorsque je me cale sur France Musique.

Je suis sur RMC. Quelques résultats sportifs dont je me fous royalement, puis un neurologue prend la parole, après que la radio a recommencé à crachoter. Je capte quelques phrases, d’autres semblent très claires. Il est question de la maladie d’Alzheimer.

Et alors là, comme une fulgurance, j’appuie sur le champignon et fais fi de tous les tournants. Je crois avoir entendu l’essentiel. Je m’arrête sur le bas-côté de la départementale, à mi-parcours, pour appeler mon ami, me reprochant de ne point l’avoir contacté plus tôt, dès mon réveil. Mai où avais-je la tête ?

Impossible. Ce n’était pourtant pas un coin perdu. La batterie de mon portable avait rendu l’âme.

J’imaginai Raoul errant dans la nature, slalomant entre les châtaigniers, s’y cognant parfois. Il avait la maladie d’Alzheimer et sa boussole refusait de le renseigner sur la direction à suivre. Ce neurologue, sur RMC, m’avait mis au parfum. Il m’avait aussi terriblement inquiété.

 

Je suis arrivé à la maison. Raoul m’y attendait, assis sur la troisième marche du perron. Mon cœur s’était mis au galop, en chemin ; il trottait lorsque je l’ai pris dans mes bras. Je le serrai comme s’il rentrait d’un voyage au bout du monde alors que je le croyais chez la boulangère où il achetait des croissants, histoire de bien commencer la journée.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

« T’étais où ? Je n’ai pas réussi à te joindre. »

Il n’a pas attendu que je lui réponde.

« Ça y est, j’ai signé le compromis de vente, regarde ! »

J’ai cru défaillir. Mon cœur a raté un battement, peut-être deux. J’ai lu le papier paraphé et signé. Il ne mentait pas. Le lendemain, j’ai couru chez le docteur Buttin, mon médecin traitant, et lui ai tout raconté. Il a baladé son stylo devant mes yeux, tel un maestro maniant sa baguette devant l’orchestre. Il m’a fait loucher, ce qui lui a arraché un sourire.

« Vous avez fait un micro-AVC. Vous vous êtes vautré dans un mirage. Quelque chose vous a aidé, mais j’ignore quoi. Vous avez eu une chance folle. Vous avez déliré alors que vous auriez dû tomber dans le coma et même décéder. Il va falloir faire un scanner et suivre un traitement par anticoagulants. Il n’empêche, le caillot n’a bouché votre artère que durant quelques secondes. Quelque chose l’a désintégré. C’est un miracle. Avez-vous des vertiges ? »

« Pas du tout. Je me sens en pleine forme. »

Il a fait la moue. Pas logique. J’ai été surpris.

La voix du GPS m’a parlé alors que je lui serrais la main, devant son cabinet.

« Je croyais t’éviter une place au cimetière, et maintenant, tu vas devoir subir tout une batterie d’examens qui vont encore plus te prendre la tête. C’est le cas de le dire. Désolée de t’avoir sauvé la vie. »

Et elle a éclaté de rire. Je crois bien que Violetta était dans le coup. Pour l’en remercier, je l’ai embrassée en public, faisant rire les enfants qui jouaient à se poursuivre sur le trottoir. Raoul m’a vu. Il n’est pas jaloux. J’ai juste eu droit à un index tapotant sa tempe.

« Je l’aime ! Je vais l’épouser ! »

« Ne m’invite surtout pas au mariage ! »

« Trop tard ! Les faire-part ont été postés. »

J’étais sérieux. Raoul a appelé les pompiers. Le trottoir venait de se rapprocher dangereusement de mon crâne. J’ai pensé qu’il y avait marée haute, et je suis parti dans les alléluias avant même de boire la tasse. Des piétons se penchaient déjà, me demandant comment j’allais, lorsque la sirène a remplacé le clairon pour annoncer l’arrivée des renforts.

« Violetta ! »

« C’est qui Violetta ? » a demandé le capitaine des pompiers.

« Sa femme. » a dit Raoul.

C’est ce que j’ai cru entendre, en tout cas. Dans les alléluias, les mots nous mentent.


Publié le 22/02/2026 / 1 lecture
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