D’habitude, je ne prends qu’une semaine de vacances. Des jours soutirés, un par un, à la routine, et à un calendrier surchargé. La librairie occupe l’essentiel de mon temps. Mais là, j’avais absolument besoin de me changer les idées, de me ressourcer. J’avais embauché, six mois plus tôt, un ami qui venait de se faire lourder.
« Je te jure… Il m’avait dans le nez. J’avais cinq minutes de retard. Il n’a rien dit. Mais le soir, il a attendu l’heure de partir pour me faire remarquer que je devais rester pour rembourser les minutes que j’avais volées. C’est cette mesquinerie qui m’a mis hors de moi. »
« Et tu lui as parlé du pays. »
« Tu sais bien que je suis un enfant du monde. »
« Si tu veux, je te prends pour remplacer mon jeune employé qui a démissionné. Les horaires ne le satisfaisaient pas. C’étaient les mêmes qu’au début, mais il avait constaté que la librairie était trop loin de chez lui. Le quart de son salaire passait à payer l’essence. Une seule de ses deux raisons était recevable. J’ai refusé de l’augmenter et il l’a mal pris. Ses gros mots ont dépassé sa pensée. Ils couraient vite. J’ai sévi. Je l’ai fait souffler dans l’alcootest. »
« J’espère que tu seras plus indulgent avec moi. Je bosse rarement à jeun. J’ai toujours la bouteille de rhum à portée de main, le matin, après le café. »
« Pour le trajet, pas de danger, tu habites le pâté de maisons voisin. De toute façon, je te connais, tu viendras à vélo. Alors, c’est oui ? »
« C’est bien parce que c’est toi. »
« Tope là ! »
Il a topé. Il ne mesurait pas sa force. Il serait très utile pour réceptionner le réassort.
« Je contacte le comptable, et je te tiens au courant pour le tout-venant. »
« Le tout-venant, oui. Tu as toujours de ces expressions. »
C’est lui qui, pour me remercier, m’a conseillé de louer le gîte de son beau-frère, en Lozère, à cent mètres du lac de Naussac.
« Tu verras, tu ne seras pas dépaysé. Il y a des goélands, comme ici. Sauf que, là-bas, ils ne suivent pas les chalutiers, juste leur instinct. Il leur arrive de se chamailler avec les foulques macroules et les colverts. Les enfants ramassent les plumes et remplissent des herbiers. Et puis, sur ces eaux à peine égratignées par les griffes du vent, on ne vogue que sur des pédalos. »
« Et le gîte ? T’as des photos ? »
« Non. Mais tu peux aller voir sur Internet. Tu tapes LES RONDINS dans ton moteur de recherche. C’est une ancienne ferme. Francis l’a, en partie, rénovée. Il en a fait deux maisons mitoyennes dont une n’a pas été modernisée. Je suis sûr que tu vas choisir la moins ringarde. »
« La plus chère, je parie. »
Raoul a haussé les épaules.
« Forcément. Mais pas de beaucoup. »
J’ai rigolé.
« Alors, je téléphone au beau-frère ? »
« Je vais d’abord allé voir sur Internet. »
« La confiance règne. Mais, crois-moi, tu ne seras pas déçu. Toi qui aimes les pierres apparentes, tu seras gâté. Même les poutres le sont. »
« A propos, Naussac, ce n’est pas le village qui a été englouti, dans les années 70 ? »
« Oui, monsieur. En 1980. Ils ont bâti un barrage hydroélectrique plutôt impressionnant. Sais-tu qu’ils ont renfloué le clocher ? »
« Non. Et je m’en fous religieusement. Je ne suis pas croyant. »
« Il paraît qu’on entendait les cloches sonner même lorsqu’il était sous l’eau. »
« Et c’est pour le faire taire qu’ils l’ont sorti de la vase ? Il faisait de trop grosses bulles ? Ça faisait peur aux pêcheurs ? »
« T’es con quand tu t’y mets. »
« Hé ! Doucement ! N’oublie pas que je suis ton patron ! »
« Je vous prie de m’excuser, ô mon maître ! »
« Repos ! »
*
Les photos m’avaient plu. Un savant mélange de moderne et d’ancien. La salle à manger était immense. Il n’y avait pas de cheminée ; un poêle à bois trônait contre le mur crépi. Les ombres devaient se libérer à la tombée de la nuit. Raoul m’a dit que les soirées étaient fraîches, au mois de mai. Les poutres, visibles au plafond, soutenaient l’édifice et, à la plus solide, était suspendu un lustre carré comme je n’en avais jamais vu. Elles avaient été peintes en rouge, ce qui ne masquait point les cicatrices du bois méchamment corrompu. La chambre était minuscule et le lit moelleux. J’eusse pu pique-niquer dans la salle de bains. A l’étage, il était possible d’apercevoir le lac, entre les feuillages des arbres qui montaient la garde tout autour du bâtiment. Je me suis intéressé aux avis des anciens locataires. L’un d’eux se déclarait impressionné par l’acoustique.
Je n’avais même pas regardé les photos de la maison mitoyenne. Je savais juste que c’était une bergerie, et qu’elle avait été à peine retapée. Le beau-frère de Raoul insistait sur le fait qu’il n’y avait plus de fragrance ovine. Il y avait une jeune femme sur deux ou trois clichés. Raoul m’a appris que c’était la fille adoptive de son beau-frère.
« Elle bosse à la supérette. Caissière. »
« Une supérette en pleine nature ? »
« Non, non. Il y a un camping juste à côté. Une cinquantaine de mètres. Que des bungalows. Ça fait comme un petit village. »
« Et c’est qui le maire ? »
« En tout cas, c’est toujours plein, de la mi-mai à la mi-septembre. »
« J’ai intérêt à me bouger, alors. »
« Non, non. Je m’en occupe. »
« Je n’ai encore rien décidé. »
« Tu aimes marcher ? »
« Ça dépend. »
« Ça dépend de quoi ? Des lieux ou du moral ? »
« Des deux. »
« Tu ne m’aides pas. »
« Marcher pour aller travailler, ce n’est pas se balader en écoutant chanter les petits oiseaux. »
« Justement. Si tu prends ta voiture, ça va te coûter cher en essence. Et je n’ignore pas que tu la sors rarement du garage. Là-bas, les routes sont étroites et sinueuses. Les trajets se calculent en temps, pas en kilomètres. Si tu te rends en Lozère en train, tu pourras admirer les Cévennes. Le convoi souffre dans l’ascension, il se déplace lentement, ce qui te permettra de prendre ton temps pour te rincer l’œil. »
« Et donc, tu me conseilles les chemins de randonnées. »
« Il y en a dont le départ se situe à deux pas du gîte. »
« Pour me rendre dans le village le plus proche, je fais comment ? J’appelle un taxi ? Et la supérette, elle ne vend pas de tout, je suppose. Si je veux boire du whisky ou un vrai café… »
« Il y a un bar. Il faut bien abreuver les touristes qui ont choisi les bungalows. Sinon, il y a Langogne, à dix minutes de route. Un petit bourg médiéval réputé pour sa charcuterie. De Gaulle y est venu après la guerre. Il y a un monument aux morts. Toi, dont le père… »
« Je t’arrête tout de suite ! Je ne vais pas en vacances à la campagne pour réveiller de vieux souvenirs. Papa m’a trop souvent pris la tête avec ses exploits de résistant. »
« Tu ne respectes rien. »
« Chaque chose en son temps. Titine va me conduire dans ton paradis. Depuis le temps qu’elle végète dans le garage… Elle a besoin de voir du pays, elle aussi. »
« Quatre heures de route. Je te dis par où passer ou tu comptes sur le GPS qui va te faire perdre un temps fou ? »
« Si je le perds, je t’appellerai. »
« Comme tu veux. »
Le moment venu, j’ai donné les clefs de la librairie à Raoul. Au mois de juillet, les clients se font rares. Ils préfèrent lire des magazines, allongés sur des rabanes, la tête ailleurs.
La nuit qui a précédé mon départ, j’ai rêvé que je crevais. J’avais insulté le GPS et il s’était vengé. Il m’avait guidé sur une départementale couverte de clous, à la sortie d’un virage. Les quatre pneus, en éclatant, m’avaient bouté hors du sommeil alors que j’en avais besoin avant de me mesurer à quatre heures de route.
« Bonjour. C’est vous, l’ami de mon beau-frère ? »
« Lui-même. Et j’ai fait bon voyage, merci. »
Avec ma manie de juger les gens sur le physique, cet homme m’avait été immédiatement antipathique. Petit, lèvres fines et pincées, le regard fuyant d’un puceau confronté à sa première fois.
Il avait été convenu, par mail, qu’il m’attendrait devant la porte du gîte où il devait me remettre la clef. Il faisait les cent pas quand je suis arrivé.
« Je suis en retard. »
« On ne fait pas toujours ce qu’on veut. Surtout sur les routes départementales. Raoul m’a dit que vous détestiez les autoroutes. »
Il est entré avec moi dans le gîte, me l’a fait visiter.
« Vous voyez ? Je n’ai pas menti sur le site Internet. »
Il y avait une porte dérobée, derrière la télé dont l’écran plat me donna la nausée – ces écrans me faisaient penser à des patinoires.
J’ai cru qu’il lisait dans mes pensées.
« Par ici, vous avez accès à l’autre gîte. Ça peut toujours servir. »
Il s’est retiré sans même me serrer la main, confirmant ma première impression.
Dix jours de « remise en forme » m’attendaient en ces lieux.
C’est ce que j’ai cru, au début.
*
« Voilà, je suis arrivé. Je suis crevé. Titine fait la gueule, dehors. J’ai été bien reçu. Tu as bien briefé ton beau-frère. »
« N’est-ce pas ? C’est un chic type, qui connaît son métier sur le bout des doigts. »
J’ai failli tousser.
« Il aurait dû faire pianiste. Il a intérêt à être zélé parce que je suis pénible quand je suis en vacances. »
« Tu n’en prends jamais. A propos de zèle, il a eu un client qui avait égaré la clef du gîte. Il l’a réveillé en pleine nuit. Il rentrait du bal des pompiers. Un serrurier. »
Il a ricané.
« Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés. D’ailleurs, à ce sujet, je me suis offert des pompes de marche. Je vais m’aérer la tête sur les chemins de Margeride. Sur une table basse, y’a des fascicules vantant la qualité des randonnées en Margeride. »
« Tu vas peut-être y croiser la Bête du Gévaudan. »
Je lui ai fait savoir que les filles me surnommaient « cœur de loup » quand j’étais ado.
« Justement, elle voudra vérifier si c’est vrai. »
Fatigué par les quatre heures de route, je me suis couché tôt. Le ciel commençait à peine à porter le deuil du soleil.
« Ça ira mieux demain ! » lui ai-je lancé avant de fermer les volets.
L’acoustique avait grossi ma voix. Je ne m’étais jamais entendu avec un semblable rayonnement. Les vieilles pierres sont de louables messagères. Je me suis promis de chanter une aria sous la douche.
Je crois bien que le ciel m’a répondu à sa façon. Je venais de m’endormir sans avoir éteint la lumière ; il m’a remercié en me plongeant dans un rêve coquin. J’ignorais qu’il eût quelque pouvoir sur le sommeil des hommes. J’avais déjà remarqué qu’il était particulier au-dessus du lac de Naussac, où les nuages semblaient des pachydermes chargeant flanc contre flanc. J’avais même cru que l’orage menaçait. Le tonnerre avait grondé, au-delà du barrage hydroélectrique. Je me suis dit que c’était plutôt la fatigue qui m’alertait… en faisant cogner mon cœur dans mes oreilles.
Maintenant, le rêve…
Une manière à la fois élégante et vulgaire de m’accueillir.
On toquait à la porte. Forcément le beau-frère de Raoul. Il avait oublié de…
Mais non !
Il aurait appelé. C’était convenu entre nous. Au moindre souci, je lui téléphonais. Et, si c’était nécessaire, il rappliquait.
Je me suis levé. Je suis allé ouvrir en comptant mes pas. Ils résonnaient bizarrement sur le dallage. Comme dans la salle des pas perdus d’une gare.
Une jeune femme exagérément maquillée et vêtue comme une star de cinéma au festival de Cannes.
« Si je m’attendais… »
« Non, non. Je ne suis pas la fille de Francis, le proprio. Elle est plus jeune. Je peux entrer ? Il commence à faire frais. »
« Il fallait vous habiller plus chaudement, chère madame. » ai-je pensé.
Je me suis effacé, incapable de dégainer le moindre mot.
« Je suis chargée de rendre votre séjour agréable. »
« Chargée par qui ? »
Un cri. Je me suis réveillé. Quelqu’un venait de pousser un cri, oui. Pas celui d’un animal, dehors, non. Je me suis levé et je suis allé coller mon oreille à la porte dérobée. Une intuition de flic.
Rien.
Faisait-il partie du rêve ?
La créature avait-elle hurlé sa peine de me voir disparaître de son monde avant même d’avoir fait ma connaissance, et mener sa mission à bien ?
Egotique, j’ai souri.
Sur le plan temporel, il y avait eu un léger décalage. N’avais-je pas entendu le cri alors que l’inconnue se trouvait encore dans le gîte ? Comme si elle avait réagi avec un temps de retard. Avait-elle quelque facilité à franchir la frontière entre le rêve et la réalité ?
J’ai eu soudain une idée. Encore une intuition de flic. Décidément.
J’ai vite déchanté.
Il n’y avait pas la moindre trace des pas de la créature. Elle venait de l’extérieur, elle aurait pu laisser des empreintes terreuses sur le dallage. Mais cela m’aurait avancé à quoi ? Je délirais.
A propos du cri, fallait-il en toucher deux mots au beau-frère de Raoul ?
J’ai opté pour le silence. Sauf si cela se reproduisait, évidemment.
Je me suis recouché et me suis rendormi comme si j’avais été assommé.
Le lendemain matin, j’ai reçu la visite de… de Francis. Que se passait-il ? Etait-il au courant qu’il y avait eu un événement inattendu, cette nuit, dans le gîte ?
C’était juste impossible.
« Un café ? »
« Avec plaisir. »
« Je suis venu vous dire que je dois m’absenter trois jours. Si vous avez un problème, vous pouvez contacter ma fille. Je vous donne son 06. »
Il a dégainé un morceau de papier froissé et me l’a tendu, en échange d’une tasse fumante.
Un peu plus tard, je me suis demandé pourquoi ce cher Francis avait pris la peine de passer en coup de vent alors qu’un coup de téléphone…
La vision de la nuit est revenue me hanter. Je n’avais pas eu le temps de la détailler. Etait-elle blonde ? Brune ? Avait-elle les yeux verts ? Bleus ?
Elle avait déclaré être là pour m’être agréable. Elle avait donc les yeux émeraude et la chevelure pareille à une longue coulée de lave…
Je me suis promis d’en parler à Raoul. Mais, d’abord, me préparer pour me rendre à la supérette, histoire de remplir le frigo.
Je n’avais pas rêvé au cœur du rêve… Elle avait dit que la fille de Francis était plus jeune qu’elle. Elle la connaissait donc.
« Mais puisque c’est un rêve… »
« Tu as interprété, c’est tout. L’inconnue devait avoir une trentaine d’années. La fille de mon beau-frère était forcément plus jeune. »
« Oui. Tu as probablement raison. »
Il m’arrivait de téléphoner à Raoul par la pensée. Et il me répondait.
J’avais vraiment besoin de vacances. Vivement qu’elles commencent !
*
Je faisais la queue à la seule caisse ouverte. Un jeune homme y jonglait avec les articles de la cliente qui me précédait. Il y en avait trois autres, désertées. J’ai machinalement cherché la fille de Francis. Absente. Probablement en RTT. Je me suis souvenu de l’époque où j’accompagnais ma mère quand elle faisait les courses au supermarché du quartier. Nous avions la chance d’habiter à côté – papa disait que non, ce n’était pas une chance, au contraire. Je courais dans les rayons, et il m’arrivait de ramener des friandises, tout fier de ma capture. J’imaginais les courses de caddies se télescopant telles des autos tamponneuses. J’y aurais volontiers participé.
« C’est à vous, monsieur. »
Le jeune homme à la voix mûre m’a convié à cesser de planer. Il n’avait pas osé employer les mots que je méritais. Je me suis exécuté. Derrière, une vieille dame râlait. Une autre, beaucoup plus jeune, me reprochait d’être un homme. Pas le moment de lui dire ma façon de penser.
Je suis reparti, les bras chargés.
Les bungalows étaient alignés sur trois rangs. On eût dit des wagons abandonnés sur une voie de garage. Ils me parurent tous occupés.
J’ai résisté à l’envie de lorgner à l’intérieur de l’un d’eux.
Je suis rentré tout guilleret, faisant des moulinets avec les paquets.
Parvenu à mi-parcours, sur ma droite, j’avais remarqué des tentes réunies en demi-cercle au centre d’un champ. D’où je me trouvais, j’apercevais les cendres d’un feu qui avait dû monter haut dans le ciel. Dans l’autre sens, un bouquet d’arbres masquaient cet étrange village. Je m’étais approché de la tente la plus proche. Il y avait des fils de fer barbelés.
« Vous pouvez les franchir, ils ne sont pas électrifiés, mais vous risquez d’effaroucher du monde. »
Je n’avais point attendu arriver, dans mon dos, cet homme pédalant au ralenti sur son vélo. Le cavalier avait mis pied à terre.
« Vous devez croire que c’est une secte. Eh bien, non ! Ils sont tous parents. Le patriarche a loué cet emplacement, et personne n’ose empiéter sur son territoire. »
Pas moyen d’en placer une.
« Vous pensez qu’ils sont dangereux ? »
« Si vous forcez le passage, ils vont vous recevoir avec des lance-pierres. Mais ils visent volontairement à côté. Les vieux s’abstiennent, parce qu’avec l’âge, ils sont devenus maladroits. J’en connais un, un ancien lanceur de couteaux, qui a parkinson. »
« Ce sont des gens du voyage ? »
« Pas vraiment. Tout ce qu’ils font est légal. C’est une grande famille, dirigée par un vieillard qui a encore toute sa tête. De toute façon, il n’y a pas de brebis galeuses. »
« Et vous-même ? »
« Vous voulez savoir qui je suis ? »
« Pas forcément. Juste comment vous êtes au courant de leur particularité. Vous les fréquentez ? »
« Dieu m’en préserve ! »
Il a enfourché son vélo et s’est lancé dans une course folle comme s’il était poursuivi par un démon.
En entrant dans le gite, j’ai immédiatement remarqué l’odeur suspecte. Mais pas seulement. Il y avait des traces de pas sur le dallage. Et le beau-frère de Raoul n’était pas là. Ils se dirigeaient vers la porte dérobée. Je me suis alors rendu compte que je n’avais pas été assez curieux, oubliant de lui demander si le gîte mitoyen était occupé. Une pulsion a guidé ma main et j’ai investi l’ancienne bergerie sans frapper. L’intrus – pas moi – avait omis de refermer derrière lui. Mais pourquoi n’était-il pas passé par la porte donnant sur l’extérieur ?
L’odeur semblait me suivre, jusque-là, mais au milieu de tout ce bois, elle me précéda. L’impression de pénétrer dans un chalet.
Avait-on forcé sur le parfum afin de masquer quelque chose qui n’était pas une fragrance ovine ?
J’ai été surpris par un brouhaha provenant certainement des bungalows. J’ai fait demi-tour et refermé la porte à la volée. Je suis sorti dans l’herbe verte comme si je venais d’être surpris alors que je rangeais mes achats dans le frigo, dans les placards.
J’ai utilisé mes jumelles. Je comptais espionner les vautours, dans les gorges du Tarn. Des gendarmes parlaient à des clients devant la supérette. A cette distance, impossible de capter les échanges. J’y suis retourné.
Au delà du bouquet d’arbres, les tentes avaient été désertées par les membres de cette grande famille. Chacun semblant à l’écoute de ce qu’ils ne pouvaient point entendre. Je les ai salués en passant. Rien en retour. Même les enfants étaient sages, comme hypnotisés. Sur le chemin terreux, quelqu’un vint dans ma direction. Au moment où l’homme s’apprêtait à me dépasser, la tête basse, je lui ai adressé la parole. Il a feint de sursauter et s’est immobilisé.
« Bonjour, monsieur. Que se passe-t-il ? »
Il me toisa comme si j’étais celui qui avait ordonné aux gendarmes de mettre le bordel dans ce camp de vacances.
« On a kidnappé la caissière. »
« Il n’y en a qu’une ? »
« Oui. La fille du proprio du gîte que vous occupez. »
« Comment savez-vous que c’est moi ? »
« Je vous ai vu en sortir, tout à l’heure. »
« Vous avez des jumelles ? »
« Moi, non… mais vous, je vous ai vu qui… »
« Vous ne m’avez pas répondu. Comment savez-vous que c’est moi qui occupe ce gîte ? »
« Je suis votre voisin. »
Je suis tombé des nues.
« Ça tombe bien. La porte mitoyenne est ouverte. C’est vous ? »
« Moi ? Vous m’accusez d’être entré chez vous ? »
« Pas du tout. Je m’inquiète juste qu’un fantôme fasse la navette entre les deux gîtes. »
« Un fantôme, ça traverse les murs. »
« Pas celui-là, apparemment. »
Il a haussé les épaules.
*
Sur le chemin du retour, il s’est présenté.
Il s’appelait Tibère Barnouin. Il louait ce gîte tous les ans parce qu’il était le petit-fils du propriétaire de la ferme. A l’époque, on avait noyé le village de Naussac. Elle avait été épargnée par la vague.
« Et vous venez tous les étés ? »
« Oui. Un mois, toujours en juillet. La lumière y est incomparable. Elle fait venir des artistes peintres, des photographes. J’ai cru que vous en étiez. Personne ne sait mieux que moi que l’odeur des ovins perdure. Les touristes ne la connaissent pas. Ils croient que c’est un produit destiné à l’effacer, justement. Moi, je sais qu’elle est là, à peine transformée par les divers parfums qui luttent contre elle. »
« Je me suis permis d’entrer chez vous. C’est vieux, mais tellement agréable. La modernité me stresse. Chez vous, je me sens comme chez moi. Si, si, c’est un peu chez vous. Francis, le proprio, a été sympa de vous permettre d’y revenir, et d’y poser vos valises pendant un mois, chaque été. »
Il n’a pas réagi.
Je m’attendais pourtant à ce qu’il m’accusât d’avoir violé son intimité.
Je l’avais invité à boire l’apéro. J’avais une petite idée derrière la tête. A ma grande surprise, il avait accepté. Il avait une dégaine de sauvageon sur le retour. Il m’était aisé de l’imaginer, jambes écartées, mains dans les poches, et provoquant quiconque s’enhardirait à le regarder dans les yeux. Il était visiblement plus jeune que moi mais se comportait comme un loubard. Ses tempes grisonnantes détonnaient.
« Vous croyez qu’il faut alerter le proprio ? »
« Les gendarmes vont s’en charger. Je vous ressers ? »
Il me tendit son verre vide. Sa main tremblait.
« Vous connaissez le beau-frère du proprio ? »
« Quelle étrange question ? »
« C’est par lui que nous aurons peut-être une réponse. »
« Vous avez dit que les gendarmes vont s’en charger… »
« Vous avez raison. Moi, oui, je le connais, et j’hésite à l’appeler pour lui parler du kidnapping. Il la connaît, mieux que nous, la caissière. Si ça se trouve, c’est une fugue avec un fiancé que son père déteste. »
« Vous êtes un petit malin, vous. »
« Pourquoi ? »
« Vous êtes mieux placé que moi pour… »
Un bruit. Un objet qui tombe sur le parquet. Un vase ? Il y avait un vase vide sur la table. Il avait attiré mon attention parce qu’il était fêlé.
« Vous avez entendu ? »
« Oui. Et ça vient de chez vous. »
« Allons voir ! »
La porte était fermée à clef.
« Maintenant, je pense qu’il faudra contacter Francis. »
« Mais d’abord, suivez-moi, je vais passer par la porte d’entrée. »
Ce n’était plus le même homme. Son regard s’était paradoxalement adouci, et il me sembla tellement plus … cool.
Le pastis, peut-être.
« Est-ce que je peux vous poser une question ? »
« Je ne crois pas que ce soit le bon moment, mais pourquoi pas ? Je vous écoute. »
« Le vase fêlée, sur la table de la salle à manger… il y a quoi dedans ? »
« Il est vide. Je le trouve jolie. Vous avez imaginé que c’était un nourrain ? Vous savez, plus jeune, j’ai flirté avec une femme qui était balafrée. Elle n’était même pas défigurée. »
« Et c’est elle qui vous a offert ce vase ? »
« Pas du tout. »
« C’est dommage qu’il ne cicatrise pas tout seul. »
Il a souri. Il avait de belles dents.
Nous entrâmes chez lui.
L’odeur de bois, une fois de plus, m’agressa. Je me suis demandé comment Tibère faisait pour supporter cette ambiance d’ébénisterie. Quand il pleuvait, il m’arrivait de répandre de la sciure, du geste auguste du semeur, sur le sol de la librairie. Il n’y poussait jamais la forêt que tant de papier condamnait à disparaître. J’avais du mal à respirer normalement. Je me pinçais le nez et mon employé devenait tout rouge parce qu’il se retenait d’éternuer.
Un silence de cathédrale.
« J’aurais tant aimé le voir tanguer comme un culbuto. Ce n’est pas lui qui a fait du bruit en tombant. »
« Vous êtes déçu ? »
« Evidemment. Parce que si ce n’est pas lui… »
« C’est donc son frère. Regardez ! »
Mon index pointé indiquait un placard ouvert.
« La personne qui était là n’a même pas pris la peine de le refermer. »
« Mais où peut-elle être ? C’est petit, ici. Ce n’est pas un placard, c’est un cagibi. »
« A première vue, ce n’est pas évident. »
« Il y a des pots de fleurs à l’intérieur. Un jour, j’ai dit au proprio que j’aimais les jardins. Il a fait du zèle. Il s’est persuadé que j’avais la main verte. Tout le monde peut se tromper. J’avais planté de la menthe, pour l’odeur, et elle avait grandi, grandi. Ça pousserait dans le désert, ça. Dans un jardin, les racines sont envahissantes, tant elles serpentent loin sous la terre. »
« L’un d’eux est cassé. »
« Je l’aurais parié. »
« Comment ça ? »
« Il y a l’entrée d’un passage souterrain, au fond. J’ai souvent été réveillé, la nuit, par des grattements. Sûrement des taupes. »
*
« Vous voulez dire qu’un intrus vous visite quand vous dormez ? »
« UNE INTRUSE. »
Je n’en ai pas cru mes oreilles.
« Et vous savez qui ? »
« J’ai ma petite idée. »
« Une locataire que votre présence dérange et qui revient sur les lieux où elle a passé de bons moments. »
« Vous avez beaucoup d‘imagination. »
« Je fais avec les moyens du bord. »
« Mais vous brûlez. »
« Vous avez déjà essayé de la piéger ? »
« Non. Je simulais de dormir, et il y avait son parfum, si puissant qu’il occultait celle du bois. Je ne connais qu’une seule personne au monde qui a besoin de s’envelopper de cette fragrance pour venir ici. »
« Qui ça ? Le suspense est insoutenable. »
« Quelqu’un qui a vécu ici avant que ça ne devienne un gîte. »
« Je crois comprendre. »
J’ai éludé.
Envie d’en finir avec cette histoire.
« Et ce tunnel, où débouche-t-il ? »
« Dans le camp de la secte. »
« C’est donc une secte. »
« Evidemment. On les accepte parce qu’ils sont corrects. S’ils bougent le petit doigt, les gendarmes les vireront illico… et avec le sourire. »
« Et… »
Il m’interrompit.
« Oui, je vous réponds. Il débouche sous la tente du patriarche. C’est évidemment la plus grande. Il y a une étoile à son sommet. Comme un sapin. Sous ce chapiteau, un puits à sec. Pendant la seconde guerre, les résistants l’avaient creusé pour aller se planquer, à couvert, dans la ferme. Les boches croyaient que c’était un puits destiné à abreuver les troupeaux de brebis. Il y avait beaucoup de bergers, dans le coin. Cette source souterraine était précieuse. »
« Effectivement, je brûlais. »
« Le patriarche, c’est le grand-père de la caissière, et c’est lui qui l’a enlevée. »
« C’est donc le père de la maman parce que Francis est divorcé depuis longtemps. Je le sais, c’est le beau-frère d’un ami. »
Je n’ai pas attendu une réaction.
« Mais alors… Elle n’a pas été enlevée. Parce que, si c’était le cas, elle ne se cacherait pas pour revenir sur les lieux où sa mère l’a probablement mise au monde. »
« Oui. Elle a choisi son camp. Et c’est le cas de le dire. »
« Il faut murer le cagibi. »
« Un peu radical, vous ne trouvez pas ? »
« Alors lui tendre un piège et alerter la gendarmerie. »
« Ah non ! Francis aurait des problèmes, et moi, je suis bien ici. Elle ne me dérange pas. Elle n’a qu’à venir quand elle veut. Pourvu qu’elle ne me réveille pas. »
« Je comprends. Mais le grand-père n’a pas dû apprécier que la ferme soit rénovée. »
« Ils sont tous pacifiques. N’allumons pas la mèche ! On ignore combien de tonneaux de poudre se cachent sous les tentes. »
« Surtout sous la plus grande. »
– EPILOGUE –
J’ai longtemps réfléchi avant de décider de ne rien dire à Raoul. J’avais tant d’histoires à lui raconter. Histoires récoltées au gré des bars, escales de mon périple en Lozère. Les bateaux ivres ont coulé dans les verres.
Il y avait eu toutes ces randonnées en solitaire. Notamment celle où je me suis senti suivi. Chaque fois que je me retournais, un buisson frémissait.
« Tu crois que c’était la Bête du Gévaudan ? »
« Pourquoi pas ? Si tu as exploré le temps à rebrousse-poil… »
« Elle n’avait pas faim, alors. »
« Tu n’es pas une bergère, tu ne risquais rien. »
J’ai tiqué.
« A propos, mon beau-frère m’a téléphoné, l’autre jour. Il paraît que tu t’es fait discret. Il a même cru que tu étais parti sans payer. »
« Bien sûr. Sauf que je règle toujours la note à l’avance. Comme ça, si je me casse sans avertir, on ne pourra pas me poursuivre. »
« Tu t’es ressourcé, à ce que je vois. Quelque chose t’a interpellé, dans le gîte ? »
J’ai blêmi.
« Oui. L’acoustique. Le rêve de tous les ténors. Sous la douche, j’avais l’impression d’être dans une grotte. Ou à la Scala. »
« Et tu as chanté si fort qu’il a plu toute la semaine. »
« On ne peut rien te cacher. »