Retour à La Havane : parfum de pluie et de Yumurí

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Il me revient parfois des bribes de cette époque lointaine où j’appartenais au Club de correspondance de Radio Habana. C’était un temps où les lettres mettaient au moins trois semaines pour arriver à Port-au-Prince, après un mystérieux détour par l’Amérique du Sud. J’avais écrit un jour une phrase que je n’ai jamais reniée, comme une note griffonnée dans un carnet de voyage : La Havane est le plus bel endroit du monde lorsqu’on partage une glace Coppelia sous la pluie, un dimanche après-midi. Depuis près de trois jours, je ressens le besoin de faire le point sur cet attachement tenace pour Cuba. On évoque souvent la passion de Fidel Castro pour l’histoire haïtienne, mais cette inclination dépassait largement sa personne. Bien des Cubains illustres ont gardé au fond d'eux un morceau d’Haïti. C’est une certitude que je confiais déjà à Roberto Fernández Retamar lors d'une conversation oubliée à l’Hôtel Ife de Pétion-Ville, lui avouant que mon propre travail d’écriture restait indissociable de la figure d'Alejo Carpentier.

Aujourd’hui, alors que Cuba traverse de nouvelles turbulences, je me surprends à chercher le fantôme de Carpentier, comme on chercherait la partition d'un concert baroque égaré à Port-au-Prince, pour guider mon retour mental vers La Havane. Je revois distinctement cet après-midi du début des années 1990. Les portes du Centre culturel Alejo Carpentier s'étaient ouvertes pour moi, et dans un silence presque sacré, j’avais contemplé sa machine à écrire. Une Olympia, si ma mémoire ne me fait pas défaut.

Les fils invisibles et souvent douloureux qui relient les deux îles traversent les époques. On y redécouvre le sort de ces grands-parents, humbles braceros partis couper la canne à sucre, qui basculèrent brutalement dans la mendicité lors du krach économique de 1921. L'histoire a aussi gardé la trace de drames plus sombres encore : l'expulsion massive de quelque 70 000 Haïtiens sous le gouvernement de Gerardo Machado, redirigés de force vers la frontière dominicaine, ou le massacre de 1956, lorsque la police de Batista prit d'assaut l'ambassade d'Haïti à La Havane pour y abattre dix rebelles cubains réfugiés. Mais la mémoire de ces deux terres touche aussi à des réalités plus froides ou architecturales, qu'il s'agisse des flux de capitaux étrangers enregistrés lors de la Foire internationale ou de la construction titanesque du Capitolio Nacional à la fin des années vingt.

Au milieu de ces archives surgit une scène étrange et presque romanesque, rapportée par Katiuska Blanco Castiñeira. Elle y décrit une confidence faite au Commandant concernant ses liens profonds avec Haïti, depuis les humbles coupeurs de canne du batey de Birán où il est né, jusqu'à ses professeurs de Santiago qui chuchotaient en français. Au cœur de cette généalogie se trouve la silhouette de Louis Hibbert, le consul général d’Haïti à Santiago de Cuba, qui devint le parrain de baptême du jeune Fidel.

Comme le rappelle le biographe Nicolas Michel, l'enfance de Fidel Castro ressemble à un jeu de pistes fait de secrets de famille et de patronymes changeants. Né en août 1926 d'une liaison cachée entre le Galicien Ángel Castro et la domestique Lina Ruz, l'enfant porta d'abord le seul nom de sa mère. Envoyé à l'âge de quatre ans chez ce tuteur haïtien, l'homme se révéla sévère. Au collège de La Salle, le petit Fidel dut affronter les humiliations de ses camarades qui l'isolaient parce qu'il n'était pas baptisé. Ce tempérament indomptable explosa le jour où il rendit une gifle à un prêtre, provoquant son renvoi. Ce n'est qu'en janvier 1935, à l'âge de huit ans et demi, que son parrain haïtien lui ouvrit les portes de la cathédrale de Santiago pour recevoir le sacrement, lui permettant de réintégrer l'école avec ses frères Ramón et Raúl, et d'affirmer, déjà, son rôle de chef de bande.

Toutes ces histoires s'entremêlent aujourd’hui dans mon esprit. Bien des années ont passé depuis l'effondrement du mur de Berlin, une époque où j'avais trouvé un certain confort à vivre du côté de Villa Clara et de Matanzas. Aujourd'hui, j'aimerais simplement retrouver le fil de ces correspondances perdues et savoir, au jour le jour, comment bat le cœur de la vraie vie là-bas.

Gilbert Mervilus, 20/5/26


Publié le 20/05/2026 / 9 lectures
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