Ruelle Rivière, au temps du soleil levant et du soleil couchant

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Il y a des mots qui s'effacent de la topographie des villes comme des visages que l'on finit par oublier. À Port-au-Prince, plus qu'ailleurs peut-être, toute une géographie de phrases de circonstance et d'expressions oubliées s'est dissipée sans laisser de trace, emportée par le vent chaud de l'histoire.

Tout récemment, alors que je traversais la cour du Rectorat de l’Université d’État d’Haïti, une conversation s'est nouée avec une dame dont le visage m'était vaguement familier. Une de ces rencontres fortuites qui réveillent les échos d’une autre époque. En regardant l'alignement des façades, je lui ai glissé, presque malgré moi : « Nous sommes ici entre le soleil levant et le soleil couchant. » Elle m'a regardé avec un léger étonnement, cherchant sans doute le sens caché de cette formule qui, autrefois, disait tout d'un quartier et d'une époque.

Pour comprendre, il faut remonter le fil du temps, revenir à la ruelle Rivière, au début des années soixante-dix. En avril 1971, Luckner Cambronne s'installe dans sa puissance en devenant ministre de l'Intérieur et de la Défense Nationale. Sa résidence officielle — ce bâtiment même qui abrite aujourd'hui le Rectorat — faisait face à une autre demeure, celle de Clovis Désinor.

Désinor, l'ancien du M.O.P. historique, vivait alors dans une disgrâce feutrée depuis l'automne précédent. L'imaginaire populaire, toujours prompt à dessiner les destins dans l'ombre, l'avait pourtant rêvé en successeur légitime de la chaise présidentielle. Les passants, en traversant la ruelle, jetaient des regards furtifs vers ces deux maisons. À l'aube du nouveau règne de Jean-Claude Duvalier, on désignait ce face-à-face d'un murmure : Cambronne était le soleil levant ; Désinor, le soleil couchant. Deux astres politiques figés de chaque côté de l'asphalte.

Chez nous, la vie et la politique se confondent souvent avec le mysticisme, et les rumeurs ont la persistance des parfums d'enfance. On raconte que bien plus tard, dans le grand tumulte de l'après-février 1986, le Rectorat changea d’occupants pour devenir l'ambassade de Chine-Taïwan. Dans les jours incertains qui suivirent le départ de Jean-Claude Duvalier et de la famille des Duvalier, une foule en colère entourait les murs, accusant le diplomate taïwanais d'une trop grande proximité avec l'ancien régime.

La légende de la ruelle veut que l'ambassadeur ait trouvé refuge juste en face, dans la pénombre de la maison de Clovis Désinor, traversant la rue en secret, comme on passe d'une rive à l'autre de la mémoire. Un étrange va-et-vient de l'histoire, où le soleil levant d'hier venait chercher l'ombre du soleil couchant pour échapper à la tempête.

Aujourd'hui, les bâtiments ont changé de fonction, les témoins s'éloignent, et la ruelle Rivière a perdu ses deux soleils. Ne reste que cette expression, fugitive, que l'on murmure parfois dans la cour du Rectorat, pour tenter de retenir un fragment du passé.

12 juin 2022, revisité


 


Publié le 11/06/2026 / 7 lectures
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