Quatre heures du matin. Elle est en peignoir, assise dans le creux du canapé. C’est récurrent depuis plusieurs mois : ses insomnies persistent et les horaires varient à peine. Parfois, elle aime ces moments de solitude où le monde dort autour d’elle, même si elle sait que, le jour venu, elle devra affronter avec difficulté, la journée qui s’annonce.
Elle me fait face, ses doigts me frôlent. Selon les nuits, ses activités divergent : elle joue, elle consulte, elle lit… et parfois, elle écrit. C’est le moment que je préfère : elle commence à se dévoiler, elle cesse d’être dissipée et futile. Elle abandonne le masque, qu’elle a de plus en plus de mal à porter, et elle se questionne, elle avoue, elle pleure parfois. Elle est à nu, entièrement.
Je l’ai connue sous d’autres formes.
Enfant, méticuleuse et sage, les cheveux tressés et les cahiers impeccables.
Puis adolescente, déchirée par l’anxiété et la révolte, noircissant des carnets entiers de mots rageurs, de lettres enflammées, de manifestes inachevés.
Et, est venue sa vie d’adulte, celle où elle a oublié de se confier. La tête baissée, le souffle court, elle courait sans se poser de questions. Elle n’avait pas le temps : entre sa vie de famille, ses obligations, et sa profession, qui grignotait chaque parcelle de son existence, elle a laissé filer les jours. Néanmoins, elle a laissé quelques traces.
Aujourd’hui est revenu le temps où elle déguste chaque moment, où elle ne compte plus les minutes. Tu me demandes de la décrire ? Facile : je suis son ombre depuis toujours.
C’est une femme ordinaire, comme tant d’autres. Des rides profondes et sincères creusent son visage qui ne triche pas : elle est entière. Son cœur bat au rythme des autres : sa famille de sang, père, mère et frères, son amour de toujours, celui qui l’accompagne depuis sa jeunesse, ses enfants, qu’elle chérit de loin puisqu’ils ont pris leur envol, ses amis, qu’elle côtoie de manière épisodique, au gré de ses humeurs, et puis toutes ces rencontres, éphémères ou durables, qui ont tissé la toile de son existence.
Toute sa vie a été tournée vers l’Autre.
Elle n’est pas une suiveuse. C’est une passionnée, sans nuance ni compromis.
Elle plonge dans des joies dévorantes et des colères renfermées, qu’elle tente de dompter, souvent en vain. Électron libre, elle est pourtant entrée dans le moule d’une société qui ne lui convient pas ; elle a rejoint le troupeau dont elle se moquait, adolescente.
Maintenant, elle a entamé la dernière partie de sa vie. Et je vois se dessiner sur son visage un sourire apaisé. Aucun regret, aucun remords : il reste encore tant à vivre. Aujourd’hui, elle retrouve son âme d’autrefois, son insolence et son appétit de liberté, le temps de s’ennuyer, de réfléchir, de ne rien faire, de rêver. Elle a appris à vénérer la Nature, qui l’entoure, la nourrit et l’apaise.
Je la connais mieux que personne : elle m’a tout confié, ses rêves, ses idées, et surtout ses galères, qui ont jalonné sa vie.
Moi ?
Je suis le crayon qu’elle utilise, à papier ou à bille.
Je suis le clavier et la souris qu’elle caresse.
Je suis les pages de notes qui remplissent ses boîtes d’archives, la multitude de fichiers épars dans son ordinateur.
Je suis le gardien de ses mots.