Sur la plage abandonnée

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Sur la plage abandonnée

Coquillages et crustacés

Qui l'eût cru déplorent la perte de l'été

Qui depuis s'en est allé

 

On a rangé les vacances

Dans des valises en carton

Et c'est triste quand on pense à la saison

Du soleil et des chansons

 

 

Ce matin-là, je me suis levé avec l'envie de chanter. Ce n'était pas tous les jours le cas. Mais je n'étais point seul dans la chambre...

Je voulais faire bonne figure ; paraître un homme joyeux ; d'attaque, les yeux à peine ouverts.

Faire bonne impression.

C'était le premier jour...

Une sorte de baptême.

On m'avait conseillé : « Jamais le premier jour. »

Et pourquoi pas ?

Tout s'est très bien passé.

 

 

Sur la plage abandonnée

Coquillages et crustacés

Qui l'eût cru...

 

*

 

Ce matin-là, je promenais mon chien, comme tous les matins. Avant de regagner nos pénates, nous nous sommes arrêtés, un moment, sur la plage de la calanque que notre maison dominait. Elle recevait la visite d'estivants désireux de prendre des couleurs. Mais le soleil n'occupait la place qu'à partir de midi. J'adorais voir Titus courir dans les vagues mourantes, et m'éclabousser. Il lui arrivait de se faire pincer la truffe par un crabe, mais bon, c'était de bonne guerre, avec sa manie de farfouiller parmi les galets à la recherche de je ne sais quoi. Il les dérangeait, ils se vengeaient. Il n'y avait pas de croquettes semées par un maître dans le but de satisfaire l'esprit ludique de son brave toutou, non. Nous étions les seuls à occuper la place à l'heure où les pêcheurs repartent, contents ou faisant la gueule, selon l'appétit des poissons.

Ce matin-là, il y avait un objet rond et plat comme une assiette échoué au milieu des algues, offrande de la mer. J'ai eu le réflexe de le ramasser afin de le lancer, le plus loin possible, tel un frisbee. Titus me l'aurait ramené, comme il le fait avec un bout de bois, guilleret, lors de nos balades en forêt. Mais je me suis ravisé. Il était lourd, très lourd. Aussi lourd que le couvercle d'une marmite en fonte. Mon chien n'aurait pas la force de le prendre dans sa gueule, sans respirer, et de le remonter à la surface. Il boirait la tasse et coulerait à pic s'il parvenait à le décoller du fond. Je m'étais toujours juré de convoquer la mort avant lui, car sa perte serait plus terrible encore.

Titus, je l'avais trouvé sur le bord de la départementale alors que je me rendais à Aubagne. Les bouquinistes m'y attendaient, inspectant leurs montres toutes les dix minutes. Si j'avais du retard, ils s'inquiétaient et m'appelaient – ils avaient le numéro de mon portable. J'exagère à peine. La région – le pays de Pagnol – impose à la vérité un maquillage outrancier, tel le masque d’une vieille pute. Ils avaient l'habitude de recevoir ma visite, le samedi matin. Je collectionnais les vieilles éditions des romans de Jules Verne. L'auteur nantais m'avait éveillé, collégien, à l'amour de la lecture, et j'étais resté fidèle à ce hobby malgré la modernité poussant à s'en éloigner.

Ce samedi-là, j'ai fait demi-tour à cause de Titus qui était blessé et j'ai reçu moult appels. Mes amis bouquinistes avaient tous quelque chose à me proposer.

« Je ne peux pas venir, aujourd'hui, je suis vraiment désolé. Je passerai la semaine prochaine, d'accord ? »

« Tu es malade ? »

« Non, non. »

Un autre avait insisté, de sa voix bourrue d'homme du sud-ouest. Il avait déniché, dans le grenier d'un client, le premier roman de Jules Verne réécrit par son fils, Michel.

« Son aïeul avait connu ce bon Jules, à Nantes. Il n'est pas dédicacé mais vaut une fortune. J'ai tu l'info. J'ai un peu honte. Je l'ai eu pour une bouchée de pain. »

« Le phare du bout du monde ? Mets-le de côté, je viens le chercher dès que possible. A la nage si les rames sont en panne. Ton prix sera le mien. Mais qu'il ne devienne pas une tartine. Tu as trop parlé, il faut que je sois vigilant. Sinon, c'est une sacrée trouvaille, bravo ! Je te revaudrai ça ! »

« Je te fais un paquet cadeau ? »

« Pas la peine. Et puis, le phare risque de le crever. »

Il avait éclaté de rire. Un bon vivant. J'avais choisi l'humour pour masquer mon inquiétude. C'est mieux que les larmes ou le silence. Le chiot avait visiblement une patte cassée et couinait. J'appréciais tout particulièrement ce tutoiement dont les bouquinistes d'Aubagne m'abreuvaient jusqu'à plus soif. La sensation d'avoir usé les fonds de culotte sur les bancs de l'école avec eux, et de les avoir retrouvés, par miracle, à la suite d'une vie bien remplie.

Ils avaient tous enneigé leurs chevelures, mais également leurs fantasmes de gosses, lorsqu'ils se réunissaient sous le préau, à la récré, pour s'échanger des vieux comics américains qui avaient appartenu à leurs parents. J'étudiais dans une autre école, avec des goûts similaires. Ils s'étaient retrouvés grâce à Facebook. Ils m'avaient tout raconté, à tour de rôle, et j'avais fait, avec chacun d'eux, comme si je n'étais point au courant. Les autres bouquinistes n'étaient pas aussi sympathiques, mais j'étais assez curieux pour lorgner du côté de leurs stands. J'y avais, d'ailleurs, trouvé de surprenants poèmes signés Jules Verne, justement.

Je ne suis pas rentré directement à la maison. Je suis passé par la case « véto ». Mon diagnostic était bon. Une voiture l'avait probablement renversé. Il avait été abandonné et...

Cette pensée me faisait faire des cauchemars, je me suis efforcé d'amputer ma mémoire de ce triste épisode. J'ai adopté Titus en me disant que si je retrouvais celui qui...

« Il vivra une douzaine d'années. Il sera un compagnon agréable, et il ne tiendra pas beaucoup de place. C'est un Cairn terrier, un chien d'origine écossaise. Petit mais costaud, capable de faire la misère aux renards, aux blaireaux. Et je constate que vous n'êtes pas superstitieux. »

« Pourquoi ? Parce qu'il est noir ? Mais ce n'est pas un chat. »

« Vous savez, j'ai des clients qui prétendent que leurs chats noirs leur portent chance. »

J'ai souri.

« Dites-moi. »

« Oui ? »"

« Est-ce qu'il sait jouer de la cornemuse ? »

 

Titus avait longtemps dormi au pied de mon lit, oui. Je n'étais pas assez bricoleur – même pas du tout – pour lui confectionner une niche. Il était resté plusieurs jours dans une cage de la clinique vétérinaire. Il ne risquait pas d'avoir froid, une lampe UV y dispensait sa chaleur câline. Il avait été choyé. Il ne lui manquait que la télé et un peu de lecture. La réceptionniste avait beaucoup plaisanté avec moi. Elle devait me trouver beau gosse. J'avais très vite déstressé.

« Il ne faut pas avoir honte, chacun a peur pour son compagnon en entrant dans cette clinique. »

« Comme si les animaux étaient des enfants ? »

Elle avait haussé les épaules.

« Il n'y a pas de degré dans l'inquiétude. Certaines vieilles dames ont l'impression de redevenir grands-mères. Elles sont tellement âgées que leurs petits-enfants sont décédés. »

Ce fut à mon tour de hausser les épaules.

« C'est pourtant vrai. » insista-t-elle.

Interrompant notre dialogue, le véto m'a fait venir dans son cabinet.

« Je vous conseille de ne pas trop le faire courir, au début. Je lui ai fait les vaccins nécessaires. Votre chiot a quatre mois et il a sa première ordonnance. Donnez-lui à manger des croquettes, jamais de pâtée ! La pâtée, ce n'est pas bon pour ses dents ! Ce satané tartre... Revenez me voir dans huit semaines ! »

Nous étions en juin.

La visite médicale du mois d'août a été satisfaisante. Les os de Titus s'étaient bien ressoudés. Certes, il claudiquait, mais rien d'alarmant. Je le regardais trottiner avec le sourire. Sa chance était égale à la mienne. J'avais besoin de compagnie à la suite d'une déception amoureuse, et j'étais arrivé au bon moment, sur la départementale et dans sa vie. La première balade sur la plage de galets avait été encourageante. Il ne boitait même pas. Il humait l'écume des vagues mourantes en simulant le repli stratégique pour mieux revenir à la charge. La nuit, il couinait, mais le véto m'avait dit, au téléphone, que c'était normal.

« Sa mère lui manque. C'est encore tôt, pour lui. »

Les bouquinistes, eux, commençaient à s'impatienter. Leur harcèlement m'a fait culpabiliser. La sensation de les faire cocus.

« J'ai de la famille à la maison. »

Je mentais mal. Un mois sans sniffer les vieux livres, sans les effeuiller dans la crainte de corner une page, d'entendre craquer le papier, sans chercher du regard l'inestimable opus que je serais le seul à posséder...

Et j'y suis retourné. Je n'étais point seul. Ils étaient tout heureux de me revoir, et lorsqu'ils ont aperçu Titus, au bout de la laisse, un soleil a illuminé leurs visages. J'ai eu droit à des vannes comme si je leur avais caché une nouvelle fiancée avant d'officialiser. Je suis rentré, les bras chargés de vieux livres empaquetés dans du papier journal, tels des poissons.

Le phare du bout du monde, le roman de Jules Verne, avait mérité une place de choix dans ma bibliothèque. L'étagère des raretés. Il m'avait coûté un bras, mais bon, je n'étais manchot que pour enfoncer un clou. J'ai quitté la pièce et l'odeur de poussière à regret. Il m'arrivait d'y passer des heures, me balançant dans le vieux rocking-chair de mon grand-père, à humer, les yeux fermés, les mots qui prenaient leur envol, invisibles oiseaux migrateurs. Lorsque je m'endormais, paradoxalement, je les ramenais sur le perchoir de mes pensées.

 

Je fêtais l'anniversaire de Titus après avoir coché d'une croix verte la date de notre « rencontre » sur la départementale. Mon feutre avait bavé, mais peu importait. A la suite de ce fameux matin au cours duquel nous avons découvert le « frisbee plombé », alors qu'il venait d'avoir un an, il a recommencé à couiner, la nuit, me boutant hors de mon sommeil à moult reprises. Je l'avais pris avec moi, dans le lit, et il s'était calmé. Ce petit maître-chanteur avait gardé cette habitude. Etait-il un toutou calculateur ? Pas grave, il ne tenait pas beaucoup de place. Mais je me trompais.

J'avais rangé l'objet rond et plat comme une assiette dans la cabane au fond du jardin, avec mon attirail de légumiste, mes semis et mes sacs de terreau. J'avais remarqué qu'il y descendait souvent, et ce n'était pas pour faire des trous dans mon potager, non. Je lui avais appris à épargner ma ratatouille en devenir. Il déterrait les billes de mon enfance, mais également mes radis. Je l'avais surpris reniflant la porte du « chalet ». C'est un ami qui l'avait fabriqué. Il avait des mains en or ; je n'en avais qu'une, et elle était verte. Je n'étais un manuel qu'à l'occasion des beaux jours, pour faire pousser de quoi me nourrir sans trop dépenser. Je n'osais demander à Raoul de...

Pas question d'abuser. Et puis, Titus me tenait compagnie dans mon lit ; même s'il ne remplaçait point le corps d'une femme, c'était mieux que de dormir sur une île déserte.

« Et si tu fais une nouvelle rencontre, et qu'elle vit chez ses parents ? »

Je venais de fermer les yeux afin de me rappeler, dans les détails, la scène du sauvetage dont j'étais si fier. Quelque chose m'avait gâché ce plaisir égocentrique.

« Tu es qui, la voix ? »

« Réponds ! »

« C'est un ordre ? »

« Presque. »

« Je demanderai à mon ami de bâtir une niche de ses petits doigts musclés, évidemment. Maintenant, c'est à toi de répondre. Je le veux ! »

Je me suis vautré dans ce délire. Me suis ébroué, comme pour me débarrasser d'une mouche. La voix se tut, mais ce fut de courte durée.

Ce jour-là, nous nous étions calfeutrés à cause de l'orage annoncé à la radio. Il était nerveux.

« T'es en manque de cabane, Titus ? »

« N'importe quoi. Tu voudrais qu'il prenne un bain de boue ? Tu serais le premier, et surtout le seul, à te plaindre qu'il cochonne le carrelage. »

« Mais tu es qui, espèce de parasite ? »

« T'as peur de devenir schizophrène ? Si ça peut te rassurer, ce n'est pas ça ! »

Le silence qui s'ensuivit, Titus s'en chargea en jappant. S'il avait pu le mordre...

« Merci, mon bonhomme. »

« Il s'appelle Titus. On ne bêtifie pas avec les animaux ! »

Lorsque la pluie a cessé de picorer méchamment les toits, je suis descendu dans le jardin, et j'ai collé mon oreille à la porte du « chalet ».

« T'as perdu la clef ? »

« Tais-toi ! »

« Là, c'est vous qui me donnez un ordre ! Mais vous êtes le maître... »

Titus m'a rejoint et s'est mis à gratter le sol. J'ai ouvert la porte et il est entré d'un bond.

« Il va mieux, visiblement. »

« Depuis le temps... Mais... je crois t'avoir demandé de te taire. »

« Ne m'en voulez pas, maître... ça m'a échappé. C'est comme un oiseau quand on ouvre sa cage. »

Il s'est mis à flairer le parquet, la truffe au ras du sol.

« Un vrai démineur ! »

« Quoi ? »

« Rien. J'ai rechuté. Parler est une maladie textuellement transmissible. »

Titus s'est figé devant l'objet rond et plat comme une assiette. Il tourna la tête dans ma direction. Je n'avais pas compris pourquoi son regard était implorant. Le tonnerre nous a fait sursauter. L'orage s'était éloigné, mais il y avait l'arrière-garde. L'immobilité nous a muselés. Mon chien s'était calmé, comme s'il avait renoncé face à un choix cornélien. Nous avons regagné le salon, une heure plus tard. Il n'avait pas quitté des yeux l'étrange disque. Je l'avais trainé dehors et lui avais changé les idées en lui montrant l'arc-en-ciel. Il a remué la queue. Je me suis dit qu'il était sensible aux couleurs. Il a grondé alors qu'une mouette nous survolait. Il avait repéré son ombre, sur le sol. Il lui en voulait d'avoir détourné son attention. Le ciel était redevenu l'ami de la mer.

 

« Tu sais, tout à l'heure, quand tu as collé l'oreille à la porte de la cabane au fond du jardin, j'ai cru que tu écoutais le tic-tac d'une bombe. As-tu été démineur dans une autre vie ? »

« Pourquoi tu dis ça, la voix ? »

« Pour rien. Pour rien. Faut pas faire attention à ce que je dis. »

« J'essaie, mais c'est dur, tu es comme Marseille, tu cries trop fort ! »

« Je ne crie pas, je m'exprime avec sincérité. Et si j'avais des mains, je parlerais comme un Italien. »

« Oui, mais Titus t'entend trois fois plus haut. »

« Erreur ! Ce sont les chats qui souffrent naturellement d'hyperacousie. »

« Peut-être. Maintenant, mais mets-la un peu en veilleuse ! »

« Il connaît le langage des signes, ton chien ? »

« Tu me saoules, la voix ! »

« Alors bois un coup à ma santé ! »

Le tutoiement soudain ne m’avait même pas ébranlé. Je me suis penché et mon front a flirté avec le mur. Je voulais la chasser de mon crâne en employant la force. Je me suis demandé lequel des deux sonnait creux. Il y a eu de l’écho.

« Un dernier pour la route… Un dernier pour la route… »

Je n’ai point eu le courage de le prendre au mot. Le dernier pour la route fait souvent déraper et les arbres aiment jouer aux autos tamponneuses.

 

Cette nuit-là, j'ai cauchemardé. Je me suis dit que cette voix tombée du ciel m'avait transformé en radar. Est-ce que j'allais capter, maintenant, les ondes émises par d'improbables comètes ? Par un quasar ? Mon agitation avait impacté Titus qui est venu me lécher le front. Mais c'était trop tard, le mal était fait.

J'avais rêvé que je faisais ricocher l'objet rond et plat comme une assiette à la surface d'un lac. J'étais beaucoup plus jeune et mes muscles saillaient. Dans le style lanceur de disque, j'étais paré… à bâbord comme à tribord. Une carpe a bondi hors de l'eau, à ce moment-là, et la soucoupe volante l'a heurtée en plein vol. J'étais sur le point de m'autoproclamer favori de la discipline, à l’occasion des prochains Jeux Olympiques, lorsqu'une explosion m'a mis en orbite autour de la lune. Je me suis accroché à ce lustre avant de me laisser métaphoriquement tomber sur le lit, piste d’atterrissage de mon songe d’une nuit d’été. J'avais eu le temps de voir la foudre éclater le corps écailleux de l'énorme poisson.

« Elle n'aurait pas dû. D'habitude, ce sont les truites qui... »

« Tu me hantes même dans mon sommeil ? »

« Oui. La nuit, tu mens moins mal, et si tu as rêvé que tu étais capable de tuer ce pauvre animal en lui balançant ce machin sur la tronche... »

« Mais... je ne pouvais pas savoir que cette maudite carpe allait se prendre pour un oiseau... Elle aurait pu attendre un peu. »

Mes yeux ont papilloté dans la nuit de la chambre et j'ai allumé la lampe de chevet. Titus me chevauchait, sa queue comme un métronome – son souffle en imitait le bruit. Je me suis essuyé le front. Il s'est mis à danser, prenant mon bide pour un tapis de course. Pas le moment de me confondre avec un trampoline.

« Dois-je te remercier de m'avoir sauvé la vie ? »

C'est la voix qui a répondu.

« Tu n'aurais été que blessé. »

« Qu'est-ce que t'en sais, la voix ? Tu voyages dans l'avenir ? »

« Dans l'avenir... et au-delà... »

Titus me regarda, semblant deviner mes pensées. Car c'est de cette façon que je répondais, désormais, à la voix.

« Allez, mon bébé, on se rendort et on rêve qu'on va à la pêche ensemble, d’accord ? »

« Mon bébé ? Je t'ai déjà dit qu'on ne bêtifie pas avec les animaux... »

« Tu m'emmerdes ! »

« Et ne sois pas vulgaire ! Tu vas faire un autre cauchemar d'où tu ne reviendras pas. Et tu vas beaucoup me manquer. »

« Des menaces, maintenant ? »

« Moi, ce que j'en dis... »

Titus s'était roulé en boule, tel un chat, sur mon ventre, et je n'ai pas osé bouger jusqu'à l'aube. La première fois de ma vie que je dormais sur le dos. La sensation d'être une tortue...

 

Ce jour-là, le premier café du matin avait un goût amer. Je ne le sucrais jamais, mais là, ce fut comme si on m'avait empoisonné en l'additionnant de sel. J'ai grimacé et je me suis levé pour aller vider le mug dans l'évier. Quelque chose a craqué en silence dans ma tête. Je me suis subitement retourné et j'ai vu que mon assiette, où m'attendaient deux tartines de miel et un croissant de la veille, s'était fissurée. Il m'avait bien semblé qu'elle ne l'était point, tout à l'heure, quand je l'avais sortie du placard. J'ai voulu vérifier l'étendue des dégâts. Elle s'est carrément émiettée entre mes mains. J'ai dû ramasser les morceaux éparpillés sur le carrelage de la cuisine et, en me baissant, j'ai eu un vertige – j'avais craint de l'avoir en me relevant. J'étais prêt à recoller les pièces du puzzle, mais non, lorsque j'ai repris mes esprits, j'avais voyagé dans le passé : l'assiette était intacte, sur la table, et je ne m'étais même pas servi mon café.

C'est là que je me suis demandé pourquoi Titus ne m'avait pas suivi. Etais-je remonté si loin dans le temps ? Bien avant de l'avoir arraché aux griffes de la départementale, cette méchante chatte ? Hypothèse erronée puisqu'il était là. Je ne m'étais pas demandé ce qu'il faisait, seul, sur cette route. Appartenait-il à une portée ? En était-il le rescapé à la suite de la noyade volontaire d'une fratrie ? Il y avait l'Huveaune, dans les parages, petite rivière où poissons d'eau douce et de mer se mélangeaient à cause du courant marin qui tentait, en vain, de la remonter jusqu'à la source. J'avais accepté la situation et l'urgence de la blessure du petit animal avait refoulé toute réflexion. Par la suite, cet épisode m'était sorti de la tête – il devait y avoir une fuite. M'étais-je vautré dans le déni ?

Avais-je tout rêvé ? Même mon rêve... et la voix... et...

En ce qui concerne la voix, je ne pouvais que m'en féliciter, mais le reste...

Et ce silence, qui transformait la maison en île déserte dont les animaux avaient tous péri. Une épidémie ? Un suicide collectif ? Cette impression avait de quoi miner ce début de journée.

Et là, je ne sais comment ni pourquoi, mon horloge interne s'est brusquement alignée sur celle qui donnait l'heure au monde. Y avait-il eu un déclic au sein de la grande machine du temps ? L'odeur de café et la vue des tartines de miel m'ont ramené au cœur de cette routine à laquelle je tenais tant. Titus se trouvait à mes pieds, assis sur son derrière, et me fixant.

« Tu as faim, toi aussi ? Attends... »

Tant pis si le café refroidissait, je devais nourrir mon fils, ma bataille

« Balavoine, maintenant... Ça ne te suffit pas de me bassiner avec le tube de la Bardot ? Sur la plage abandonnée, coquillages et crustacés... »

« Si tu savais comme je suis content de t'entendre, la voix... »

« Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain. »

« Oui, mais n'en fais pas trop, non plus. »

Le téléphone fixe a sonné. Seuls mes amis bouquinistes pouvaient m'appeler à cette heure, et à ce numéro. Je n'ai même pas sursauté. Le café allait refroidir pour de bon. Et un café réchauffé dans le four à micro-ondes, c'est comme une femme démaquillée.

Cette pensée sexiste n'éveilla aucune protestation de la voix. J'ai pensé qu'elle appartenait à un homme malgré l'élégance du timbre, des intonations. Jusque-là, je ne m'étais pas posé la question, bizarrement. Elle était de cristal quand j'étais de bonne humeur, et de plomb, les autres jours.

 

*

 

Francis, le bouquiniste qui m'a vendu Le phare du bout du monde, à un prix défiant toute concurrence, avait à me parler. Je n'avais pas l'habitude que le sujet concernât autre chose que des vieux livres, précieuses épaves de la littérature. Il avait lu, dans les faits divers de La Provence, le quotidien local, qu'il y avait eu une explosion dans la calanque, près de chez moi. Il avait été démineur, autrefois, il voulait m'alerter que c'était dangereux de vivre à côté d'un champ de mines.

Une explosion dans la calanque ?

J'ai cru halluciner. Je l'aurais entendue, et en aurait subi l'impact... Peut-être même les murs se seraient-ils lézardés...

Mais... pourquoi ne pas...

Il avait anticipé ma pensée.

« Et ils ne t'ont pas demandé de déserter les lieux ? »

« Non. Comme tu peux le constater. Probablement afin d'éviter un mouvement de panique. Des types vêtus comme des scaphandriers de l'espace seraient venus déminer la plage de galets. Et tu sais comment sont les gens... Ils s'imaginent le pire. »

« Ils affirment, dans le canard, que tout est sous contrôle, mais bon, j'ai préféré vérifier. Tu vas bien, alors... c'est l'essentiel. »

« Justement non, je ne vais pas bien... Je n'ai rien entendu. Tu ne trouves pas ça bizarre ? On dirait que j'ai voyagé dans le futur. Que j'ai sauté cet épisode comme un cheval saute une haie. »

« En hennissant ? »

C’était l’occasion.

Je lui ai demandé de passer à la maison pour voir ce que j'avais moi-même découvert sur cette plage.

« C'est quoi ? Dis-moi. Tu titilles ma curiosité. Tu n'ignores pas que c'est un défaut, sauf pour les bouquinistes. »

Je m'apprêtais à raccrocher lorsqu'il m'a lancé : « Ce ne serait pas un objet rond et plat comme une assiette ? »

« Oui. Comment as-tu deviné ? »

« J'arrive tout de suite. Mais, auparavant, prends ton chien et quittez la maison ! C'est une mine ! La prochaine explosion est pour vous ! »

Je me suis dit que la voix était en train de me montrer l'avenir ou de me faire une mauvaise blague. Et cette coïncidence... Francis, ancien démineur qui...

Je me suis allongé sur le canapé du salon, Titus sur le tapis. J'avais commencé à lui grattouiller la tête quand je me suis endormi, capturé au lasso par le sommeil. Francis ne viendrait pas, de toute façon. Il ne me restait plus qu'à attendre que l'horloge du monde alignât ses aiguilles sur la bonne heure. J'ai plongé dans un rêve égrillard duquel je fus éjecté par des coups frappés violemment à la porte.

Je me suis levé d'un bond. J’ai ouvert en bâillant.

Un homme, le regard noir, les poings serrés, prêt à en découdre pour je ne sais quelle raison.

« On m'a dit que vous avez retrouvé mon chien, et qu'il était blessé. »

« On, c'est qui ? »

« Une voix. »

« Vous êtes le frère jumeau de Jeanne d'Arc ? »

J'ai évité sa droite de justesse.

Titus est arrivé, montrant les crocs. Il s'est figé, il avait visiblement reconnu celui qui...

Celui qui l'avait maltraité ? Le conducteur du véhicule qui l'avait heurté ?

Au lieu de lui sauter à la gorge, il a remué la queue encore plus vivement qu'il ne le faisait en mon honneur. J'en ai pris un sacré coup au moral. Il a suivi l'inconnu jusqu'à la porte et ils sont partis. Titus s'est retourné, dix mètres plus loin, sur le trottoir. J'ai écarté les bras comme pour l'accueillir, et lui dire que je ne lui en voulais pas, qu'il s'était trompé, que ce n’était pas grave, que je l’aimais assez pour oublier cet incident, et il m'a zappé. J'ai pleuré.

C'est une langue chaude qui m'a réveillé. Titus léchouillait mes larmes. J'avais rêvé.

J'étais si heureux que je me suis mis à chanter, accompagné par les hurlements à la lune de mon brave toutou.

 

Sur la plage abandonnée

Coquillages et crustacés

Qui l'eût cru déplorent la perte de l'été

Qui depuis s'en est allé


Publié le 05/03/2026 / 1 lecture
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