Automatiquement, si je dois me faire expliquer un itinéraire, je panique. Sûr que je ne comprendrai pas grand-chose, je ne saisis à peu près rien. Dans ces moments-là, je ne demande à ma cervelle affolée que le strict minimum, qu’elle sorte de la purée de mots polis, vains, hésitants, décoratifs, inintelligibles, empressés, impropres ou redondants, le mot essentiel, le mot clef, ici « B12 ».
Mon angoisse me vient de ma petite enfance, dans les années 70, bien avant l’ère des GPS, lorsque toute la famille, pour les vacances d’été, se rendait dans le pays voisin, le seul plus exigu que le nôtre. Mon frère et moi étant trop petits pour lire une carte Michelin trop compliquée à replier dans ses plis pour mes parents, nous suivions pour commencer les panneaux routiers avant de plus tard aviser... Quand, infailliblement, on finissait par se retrouver égarés, maman disait « Louis, — mon papa s’appelait Louis — ralentissez ! On va trouver quelqu’un pour nous renseigner. » Maintenant que j’y pense, il n’y avait aucune raison pour ma mère de vouvoyer mon père puisqu’elle ne le faisait que lorsqu’elle était fâchée sur lui et là, pour une fois, il n’avait pas fait de bêtises. Mais nous étions perdus et il était au volant, par conséquent, pour maman, papa était condamnable. Sans discuter, il levait le pied jusqu’à ce que soit choisi la bonne pomme susceptible d’aider notre petite famille désorientée. Maman, ouvrait sa vitre passager et l’interpelait avec une affabilité sincère quoi que dégoulinante. « Bonjour, madame » — c’était toujours une dame, car mes parents avaient fini par comprendre qu’il se trouvaient plus de bonnes poires parmi les dames que chez les messieurs. « Bonjour Madame, je vous prie de m’excuser. Nous nous sommes perdus. Nous ne sommes pas de la région. Nous cherchons à nous rendre à tel endroit. Auriez-vous la gentillesse de nous expliquer la route ? » Durant la réponse, variablement limpide, mon frère et moi faisions les andouilles derrière mon père qui en remettait une couche en nous répondant par ses grimaces qu’il excellait à perfectionner dès que l’occasion se présentait. Personne donc n’était attentif aux explications sauf maman qui les écoutait sans toutefois forcément les comprendre. Civile comme elle l’était, elle ne se serait jamais permis d’interrompre son interlocutrice. Et de toute façon, ce qui lui avait échappé, l’un de nous l’aurait saisi, elle en état certaine. Dès lors, au terme des explications, après son « Merci beaucoup, Madame. Merci infiniment ! » suivi de son « Bonne journée ! » il n’était pas rare que, toujours aussi perdus, nous errions au hasard, parfois très longtemps, attendant je ne sais quel miracle. Depuis, ma certitude quant à notre inaptitude familiale à comprendre tout itinéraire verbalement renseigné n’a cessé de croître, avant de ne plus du tout m’inquiéter. Apparition des GPS.