Ouf ! La terre ferme, enfin ! Qu'est-ce que j'ai eu peur !
Quand le bateau a commencé à tanguer, c'était la panique. Tout le monde criait, s'agrippait à ce qu'il pouvait. Ma petite maîtresse vomissait par-dessus bord, les meubles glissaient, les assiettes se cassaient... et mes œufs aussi. Tous. Mes pauvres petits ! Je sais bien qu'ils n'avaient aucune chance de devenir des poussins. Leur père n'était même pas du voyage et ces œufs étaient surtout là pour nourrir mes maîtres pendant cette interminable traversée vers l'Amérique. Mais je les aimais bien quand même.
Moi, je m'étais perchée tout en haut d'une armoire. De là, j'avais une vue imprenable sur le désastre. D'énormes vagues s'écrasaient sur le pont et trempaient les pauvres passagers qui n'avaient pas réussi à regagner leur cabine.
Et puis...CRAAAAC ! Le bateau s'est fendu en deux !
Sans réfléchir, j'ai battu des ailes comme j'ai pu — il ne faut pas trop m'en demander, tout le monde sait qu'une poule n'est pas un aigle — et je me suis posée sur la première grosse bouée qui passait. Ensuite... je me suis laissée porter.
Ça a duré des heures. Peut-être même toute une journée. Je n'en sais rien.
En revanche, je sais une chose : j'avais une faim de loup. Enfin... de poule. Moi, si je ne mange pas régulièrement, je ne tiens pas longtemps. Quarante-huit heures, grand maximum.
Il faut absolument que je trouve quelque chose à picorer.
Une immense plage. Pas un seul petit morceau de mouche ou de vermisseau à me mettre sous le bec. Le sol est doux sous mes pattes, tout fin sous mon ventre. C'est du sable. Bon... ça se picore, mais ce n'est pas très nourrissant. Ça cale un peu, voilà tout. J'aurais préféré quelques grains de maïs ou de blé.
Ah... le bon temps ! Quand j'étais une toute jeune poulette, le fermier me donnait le meilleur mélange de grains, enrichi en protéines. Il voulait que je devienne une excellente pondeuse.
C'est sûrement pour ça que cette famille m'a achetée avant de partir en Amérique. Une poule qui pond des œufs frais pendant un long voyage, c'est pratique.
Ils ont probablement fini au fond de l'océan. Je ne vais pas dire que ça me fait de la peine. Moi, je voulais simplement rester tranquillement dans ma basse-cour. Mais bon... les chemins de la vie sont parfois bien compliqués, même pour une poule.
Oh, ça bouge sous mes pattes !
Qu'est-ce que c'est que cette drôle de bosse ? On dirait que le sable remue. Oh ! Un petit nez apparaît. Puis une tête. Quatre pattes minuscules. Et une carapace !
Des bébés tortues !
J'en avais vu en dessin dans un livre que lisait ma petite maîtresse. Un jour, je m'étais installée sur ses genoux pendant qu'elle tournait les pages.
Les voilà qui avancent tous ensemble. Mais... où vont-ils ? Vers la mer ?
Non ! Arrêtez-vous ! C'est dangereux !
Ils ne m'écoutent pas. Ils foncent droit vers les vagues et disparaissent dans l'eau.
Eh bien... tant pis. De toute façon, je n'aurais jamais eu le cœur à les manger. Ils étaient bien trop mignons.
Au bout de cette plage si blanche qu'elle m'éblouit, il me semble apercevoir enfin de la végétation.
Allons voir. Ce sable est épuisant. Je m'enfonce à chaque pas.
Et voilà que quelques gouttes tombent. Oh non ! Il pleut !
Pas question de revivre l'histoire de la poule mouillée ! Je suis une aventurière, moi. Il me faut un abri. Tiens... ce grand arbre, là-bas, avec ses immenses feuilles. Je pourrais grimper dessus pour rester au sec. Et si, en plus, il portait des fruits, ce serait parfait. Je m'approche.
.
Je reconnaîtrais ces grandes grappes entre mille. À la ferme, le fermier me donnait parfois un petit morceau de banane bien mûre.
Pour une naufragée affamée comme moi, c'est un véritable festin qui m'attend.