La phrase écrite à la craie blanche, par mon père, sur le tableau noir qui trônait au grenier, ne s’était jamais effacée. Appuyé contre le mur lépreux, celui du fond, il était devenu un écran de cinéma où l’humidité dessinait des continents engloutis. Les araignées l’avaient, pour une obscure raison, épargné. Visibles entre d’anciens meubles bouffés par les termites, des lézardes traçaient des sillons dans la peau de la maison. Elles me faisaient penser à des vergetures. Rendre la bâtisse plus humaine lui donnait un faux air de femme plusieurs fois mère. C’était une vieille baraque à laquelle je tenais au point d’être resté pour y mourir. J’y étais né, dans la chambre de mes parents, aujourd’hui un bureau où j’écrivais des romans à l’eau de rose.

  Entre le buffet Henri II et le vieux rocking-chair, une voile joliment perlée s’apprêtait à prendre le large, mais aucun vent ne se levait jamais.

 

  Mon fils, même mort, je veillerai sur toi, comme tu as veillé sur moi quand j’ai eu mon cancer.

 

  Je n’avais jamais compris comment elle pouvait être encore lisible après quinze années de conservation sans la moindre goutte de formol.

  De toute façon, si le temps la gommait, j’étais là, craie en main, pour recoller les morceaux, syllabes envolées ou volées par le présent jaloux du passé. Certains mots sont tellement légers qu’ils vont se poser sur un nuage. Puis le vent les chasse. Il faut juste leur mettre un peu de plomb dans l’aile, mais en utilisant un fusil chargé à blanc.

 

  Mon père était instituteur et il n’était paradoxalement pas facile d’être à la fois son fils et son élève. Moi qui croyais être avantagé au point d’avoir mes devoirs surcotés de deux ou trois points… J’étais le plus jeune des cocus. Il était devenu mon pire détracteur. Il lui arrivait même de m’ignorer, en classe ou dans la cour. Papa ne me reconnaissait qu’une fois dans la rue. Le matin, nous ne partions jamais ensemble. L’école se trouvait sur le trottoir d’en face, à moins d’un kilomètre, en amont du boulevard.

  Je m’en étais plaint à maman qui avait esquissé un sourire dont elle avait le secret. Elle éludait du bout des lèvres, avec la dextérité d’un avocat jonglant avec les mots.

  « Allez, va te mettre à table, c’est bientôt prêt ! J’ai fait de la ratatouille, avec les légumes du potager de papa. »

  J’avais machinalement grimacé et elle m’avait fait les gros yeux. Elle avait le don de me recadrer de la plus belle des façons. Son regard vert me hantait, la nuit, et il m’était arrivé de rêver que je me mariais avec une femme qui lui ressemblait. J’enviais parfois papa. Il ne la méritait pas.

  Un soir, alors que le deuxième trimestre s’étirait mollement dans la froidure de l’hiver, mon père m’a rejoint dans ma chambre. Et ce n’était pas pour me raconter une histoire à dormir debout. Il était grand même lorsqu’il se baissait.

  « Je suis très content de toi, je te félicite. Ta moyenne a encore augmenté. L’année prochaine, tu vas entrer au collège les doigts dans le nez, mais je ne serai plus là, pour t’aider. »

  J’ai cru rêver. J’ai réagi au quart de tour après m’être assis sur le lit, le dos calé contre l’oreiller et fixant mon père dans les yeux.

  « M’aider ? J’espère que tu plaisantes. »

  « Pas du tout. Je sais pourquoi tu m’en veux, mais je ne peux pas faire autrement. Les parents d’élèves tireraient la gueule si je te faisais des faveurs. Déjà que je baisse les notes de tout le monde d’un ou deux points… »

  Ce soir-là, j’ai compris que mon père m’aimait vraiment. Qu’il était capable de s’exposer à la vindicte populaire pour mes beaux yeux. Et moi, comme un couillon, qui le croyais insensible à notre lien de sang. Je n’avais même pas remarqué que mes devoirs ne valaient guère mieux que la note qu’il me donnait.

 

  La vie m’a puni d’avoir douté de lui.

  Dix ans plus tard, nous apprenions qu’il avait un cancer. J’avais dû renoncer à quitter la maison parce que maman a fait une dépression qui lui a retourné la tête comme une girouette. Elle est partie, un matin d’avril, sans ses bagages.

  Et papa n’était déjà plus là pour suivre le corbillard.

  Vivre seul, à mon âge, ce n’était pas grave ; ce qui l’était, c’était d’être déserté par l’envie de trouver quelqu’un pour combler le vide.

 

*

 

  Mes tempes commençaient à grisonner. Je n’avais pourtant qu’une trentaine d’années. La maison, qui me paraissait si petite, à l’époque, était maintenant aussi grande qu’un manoir écossais. Les fantômes s’étaient logés dans ma mémoire et sifflaient dans la nuit depuis que l’ORL m’avait diagnostiqué des acouphènes. Il m’avait dit qu’avec ma manie d’écrire avec la musique à fond…

  Ce jour-là, j’étais en pleine relecture de mon dernier roman, Les roses du Paradis.

  L’occasion de repenser très fort à mon père qui se serait fait un plaisir de me corriger. La dictée, c’était la seule matière où il ne pouvait pas tricher, où je ne pouvais pas VOIR qu’il avait triché, en me comptant un point de moins pour une faute d’accent, par exemple. J’étais de mauvaise foi car il se débrouillait toujours pour laisser traîner, à la maison, le texte qu’il s’apprêtait à ânonner à la classe. Je n’avais jamais osé en profiter, mais c’était parce que j’étais un crack en français.

 

  J’avais volontairement choisi cette pièce – la chambre de mes parents – pour qu’elle devienne l’antre d’un ours écrivain. La sensation de naître une seconde fois. Ils m’observaient du haut de leur cadre, accroché très près du plafond, sur le mur faisant face à la fenêtre. Ils avaient posé ensemble sur un banc public, et la photo avait été agrandie. J’évitais de me retourner, de croiser leur regard. Je sentais, pourtant, celui de mon père peser sur ma nuque. Celui de maman était aussi léger qu’un colibri. J’avais acheté deux toiles d’amateurs pour jouer le rôle des parenthèses. L’une représentait des pigeons perchés sur un fil électrique, l’autre un toboggan où un gamin avait été peint en plein mouvement, les bras écartés, la bouche ouverte sur un cri muet, de peur ou de joie. Ailleurs, c’était la tapisserie nue. Des pétunias mauves et roses. Un truc ringard digne d’une vieille fille. Sur le plancher, il y avait encore la marque des pieds du lit de mes parents.

  C’est ici que j’avais été conçu et où j’étais né. L’émotion, en y songeant, guidait mes doigts sur la froideur du clavier de l’ordinateur.

  J’avais délaissé les femmes et l’amour pour m’occuper de mon père en fin de vie, et j’avais pris l’habitude de me coucher seul, le soir. Il m’arrivait de me lorgner dans le miroir de la salle de bains, et la blancheur naissante de mes tempes me donnait le vertige, je dois le reconnaître. Si le hasard me poussait dans les bras d’une femme de mon âge, elle me prendrait pour son père. Les nuits blanches avaient creusé des cernes noirs sous mes yeux.

 

  Je suis très vite redescendu sur terre car je devais imprimer Les roses du Paradis et envoyer le manuscrit à mon éditeur le plus tôt possible. Mais, avant, une petite sieste s’imposait. Je voulais écrire, l’esprit tranquille, l’adresse de mon éditeur sur la grande enveloppe. Je ne faisais rien dans le désordre, ni de façon précipitée. La Minutie est un beau pays.

  Un rituel auquel je tenais. Rien de bien original. Virtuose, quand j’en avais fini de jouer du piano sur un clavier d’ordinateur, je reposais mes dix doigts dans les moufles du sommeil. C’est la phrase que j’avais balancée à un journaliste qui n’avait pas sourcillé. Comme il n’avait rien capté, elle ne figurait pas dans l’interview reportée sur papier glacé.

  Un moelleux fauteuil m’attendait dans ma chambre. Je n’avais que le palier à traverser. Pas de danger d’être heurté par un courant d’air en excès de vitesse. J’avais lu sur un magazine que, dans la journée, il est recommandé de ne pas dormir sur son lit. Il y était également dit qu’une sieste ne devait jamais durer plus de vingt minutes. Mon horloge interne veillait à ce que je ne dépasse jamais le temps imparti.

  J’ai rêvé.

  J’entendais un bruit en provenance du grenier. Comme des essuie-glaces en action sous la pluie.

  J’étais en train de me préparer une ratatouille – c’est maman qui m’avait appris à cuisiner. Le potager de papa avait dépéri après que je l’avais négligé. De toute façon, je n’avais pas la main verte. Je me suis dit qu’un chat s’était encore faufilé par la lucarne, et j’étais monté, serein, jusque sous les combles, afin de l’en déloger en me contenant d’aboyer pour lui faire peur. J’étais le meilleur des chiens de garde.

  J’ai tout de suite remarqué que le tableau noir – qui était vert – avait été déplacé. Il avait glissé le long du mur, et, quand je l’ai redressé, j’ai vu que la phrase de mon père avait été effacée puis réécrite. Réécrite avec une ribambelle de fautes d’orthographe.

  Ce qui m’arracha un sourire de gosse et me renvoya illico dans le monde des actifs.

  J’eus le plus grand mal à me déplier. Je regardai l’heure à ma montre et poussai un petit cri de surprise. J’avais dormi plus d’une heure.

 

*

 

  J’ai appris une mauvaise nouvelle, ce matin-là, alors que la veille au soir, j’avais reçu un coup de téléphone de mon éditeur pour me révéler la date de parution de mon nouvel opus. Je faisais mon petit bonhomme de chemin. Mon père n’avait jamais décelé ce don qui couvait dans le cœur de son fils.

  Un vieil ami d’enfance, que je ne voyais plus beaucoup, venait de décéder à la suite d’un terrible accident de la route. Je n’avais pas eu le courage de reprocher à sa femme de ne point m’avoir tenu au courant qu’il était à l’hôpital, dans un sale état.

  Ce n’était que le début d’une longue liste de mauvaises nouvelles que les éternels optimistes appellent « loi des séries ».

  J’ai commencé à regarder des deux côtés de la chaussée, tel un minot, en traversant le boulevard. Chaque matin, j’allais acheter des viennoiseries à la boulangerie d’en face. La mort se déplaçait sur quatre roues, c’était récent.

  La parution de mon livre avait été retardée sans que mon éditeur m’en indiquât la véritable raison.

  Je me sentais menacé par la malchance, après tant d’années de paternelle protection. La phrase sur le tableau du grenier m’avait, jusque-là, protégé, ainsi que mes rares connaissances. C’était plus discret qu’une amulette portée autour du cou.

  Elle ne m’avait jamais aidé à trouver chaussure à mon pied, mais bon, là, je crois bien être responsable du refouloir que je m’étais fait tatouer sur la poitrine, côté cœur.

  Et il y avait ce bruit d’essuie-glace qui me réveillait, parfois, la nuit. Un bruit similaire à celui de mon rêve, à l’occasion de la sieste de l’autre jour.  

  Au début, je l’avais accepté, persuadé qu’il s’agissait d’un mirage sonore. Et puis, il s’était mis à planer dans la maison comme pour me rappeler que je ferais mieux de cesser de l’ignorer. J’avais le plus grand mal à commencer un nouveau roman, tant mon esprit était hanté par la mauvaise ambiance régnant dans l’antre de l’ours écrivain.

  Alors j’en ai eu marre. J’ai monté les marches d’un pas hésitant mais qui me permit de ne point glisser sur les marches.

  Gamin, je montais sous les combles pour renifler la poussière et le bois des vieux meubles dont l’ombre m’impressionnait quand le soleil se mirait dans la lucarne. J’avais décidé de ne plus y mettre les pieds, craignant d’être noyé par un tsunami de souvenirs. Je m’étais efforcé de bâtir un barrage de castor.

  La porte a grincé comme jamais quand je suis entré. Je reçus, en pleine figure, un nuage de poussière. Je battis des mains pour le repousser ; je ne réussis qu’à imiter un maestro. L’orchestre du grenier resta insensible à ma gestique.

  Le tableau noir me faisait face, appuyé contre le mur lépreux. La phrase de papa avait été effacée. Je n’en crus pas mes yeux. Avait-elle attendu que je renonce à la lire pour disparaître ?

  Mais…

  Si la malchance me harcelait, n’était pas parce qu’elle n’était plus là, à me servir de rempart face aux aléas de la vie ?

  J’ai machinalement retourné le tableau. Un réflexe.

  Il y avait quelque chose d’écrit, de l’autre côté.

 

  Je suis sûr que mon fils a un talent d’écrivain. Il faut qu’il le découvre par lui-même. J’ai peur de l’influencer, de le cabrer si je lui fais part de mes impressions. Il ne m’aime pas, il pourrait tout faire pour me donner tort. Le plus beau métier du monde lui tend les bras, mais également le plus difficile. La chance sera mon meilleur allié. Sinon, à la place des bras, il y aura des tentacules.

 

  Des larmes montèrent dans mes yeux et se jetèrent dans le vide. J’ai fait comme si j’avais eu une vision, je suis redescendu après avoir remis le tableau à sa place. Il était plus vert que noir, oui, et propre comme un sou neuf.

  J’ai pris une craie et j’ai écrit :

 

  Je t’ai obéi, papa, tu serais fier de moi.


Publié le 04/11/2026 / 1 lecture
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