Terminus des vagues mourantes

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Je m’étais embusqué derrière un rocher affleurant afin d’écouter les vagues mourantes en train de se dire adieu. Il ne leur restait que vingt mètres à parcourir avant de rendre l’âme, sur des galets que la mer avait si joliment polis. J’avais froid, à cause de ma relative immobilité. Je pédalais mollement, les bras comme des ailes battant au ralenti dans l’azur. On eût dit que j’espionnais des baigneuses bronzant à poil, allongées sur des rabanes, et prêtes à s’envoler si le mistral se levait.

« Pas bien ça ! » ai-je pensé dans un sourire gêné.

Un ami, évoquant le ressac, m’avait dit : « Tu verras, on dirait des locomotives, le jour où elles ont eu peur de dérailler à moins d’un kilomètre de la dernière gare. Peur d’être abandonnées aux ferrailleurs dont les mains, rouges de rouille, garderont jusqu’à la mort les stigmates de leur métier. »

« Ça commence à se voir que tu voulais être cheminot quand tu étais ado. Pendant que moi, je rêvais de faire le tour du monde à pied. »

« Mais non… »

« Mais si… Il n’empêche, tu as été infoutu de monter à bord d’un train, une seule fois dans ta vie. »

« Trop frustrant. »

« Bien sûr. Moi, je crois que le roulis des rails te file le mal de mer… Et c’est pour ça que tu as renoncé à être cheminot. »

Il ne m’avait pas contredit.

« J’aurais pu être guichetier. »

Une pirouette, comme il savait si bien en abuser.

Je cessais de le taquiner quand ses yeux se mouillaient. Je l’avais vu pleurer en regardant un enfant qui applaudissait la vitrine d’un magasin de jouets. Un train électrique se mettait en branle, entre un nounours et une poupée. Le petit se voyait probablement le conduisant dans les gorges d’un pays miraculeux.

Raoul, lui, pilotait les navettes qui promenaient les touristes, au large de Marseille. Là, le mal de mer l’épargnait. Il était capable d’être claustrophobe et de prendre le métro pour le seul plaisir de se balader sous terre. Le bateau butinait les îlettes. Il écrivait des poèmes en attendant le retour de la patrouille, deux heures plus tard. Il lui était arrivé, s’il avait été inspiré, de demander au guide du patrimoine d’en lire un aux « visages pâles ».

Je commençais à frissonner.

Il y a eu des clapotis dans mon dos. Un requin ? Ils étaient aussi rares dans le golfe que des loups en Gévaudan. Je me suis retourné, prêt à hurler ma peur dans mes propres éclaboussures, et je suis tombé nez à nez avec une femme dont la chevelure brune était ornée d’un coquillage rose. Une queue de poisson géante frappa la mer… Je bus la tasse… Crachai…

Je pus enfin exprimer ma surprise. Quelque chose clochait… La réalité battait de l’aile, tel un oiseau chaloupant dans les bourrasques.

« Mais pourquoi vous fâchez-vous ? »

Le bleu de la mer vira au rouge et elle coula à pic. Elle avait un harpon planté dans la queue.

Je me suis réveillé alors que je plongeais pour la ramener à la surface.

J’étais adossé à un rocher dont l’ombre avait visiblement disparu. Mon crâne était exposé au feu du ciel. Un enfant pataugeait dans les vagues mourantes sous le regard inquiet d’une jeune femme qui devait être sa mère.

« Tu vas te faire mal si tu glisses sur ces galets ! »

Il obéit et rejoignit sa maman qui le récompensa d’un baiser sur la joue.

Je me suis dit qu’il avait de la chance. La mienne était décédée en me mettant au monde. Bref. Je me suis levé et j’ai eu un vertige. Je suis tombé en arrière et ma tête a heurté le rocher. J’ai vu des étoiles. En plein jour, c’était rare. La raison déserta mes neurones au moment où la jeune maman se penchait vers moi et posait sa main – une main paradoxalement glaciale – sur mon front.

 

*

 

« Le médecin m’a dit que j’avais eu un étourdissement. Une baisse de tension subite. Hypotension orthostatique. Je me suis endormi au soleil. J’avais oublié que l’ombre se balade. Je me sentais si bien, adossé à ce rocher, le regard plein de la beauté des îlettes. »

Raoul m’avait appelé, profitant d’un temps mort entre deux voyages. Il lui arrivait souvent d’avoir la nostalgie du temps où nous nous téléphonions tous les jours. Ses parents avaient quitté la région – son père avait trouvé du travail dans la capitale. Une fois adulte, il était revenu sur les lieux du crime.

« Tu aurais pu te fracturer le crâne. »

« Oui, je sais, j’ai eu de la chance. Et il y a eu cette femme. Elle a posé sa main sur mon front, et j’ai eu l’impression de rajeunir. En tout cas, ça m’a remis sur les bons rails – je sais que tu aimes cette expression. J’ai émergé comme réveillé, à l’aube, par le chant du coq. Elle était loin, avec son fils, quand j’ai repris mes esprits. Ils grimpaient, d’un pas sûr, les marches taillées dans le roc. Le petit se retournait sans cesse. Elle n’a pas attendu que je la remercie. »

« Une timide, probablement. »

« Ou une modeste. Elle a ce don et… »

« Tu penses que c’est une guérisseuse ? »

« Va savoir… Cela dit, je sais comment la retrouver. »

« Dis-moi. »

« Le petit a perdu sa gourmette. »

« Tu n’as que son prénom… »

« Il y a aussi un numéro de téléphone. »

« Comme pour un chien ? Ça doit être un truc de bobo. Ils traitent leurs gosses comme des toutous. Je suis sûr que ta sauveuse le mène chez le véto pour soigner un rhume. »

Il ne m’a pas laissé le vanner, en retour.

« Bon, les touristes reviennent. Ils marchent moins vite qu’à l’aller, apparemment. Le guide du patrimoine fait la gueule. Il a dû en perdre un. Va falloir que je les ramène à bon port – c’est le cas de le dire. J’ai vraiment l’impression d’être un chef de gare qui remplace le conducteur du train au pied levé. »

Il a gloussé.

« Tu n’es pas inspiré ? Pas de poème, ni de fable, aujourd’hui ? »

« Ils n’apprécient pas. Ils te disent que ce n’est pas le bon moment pour faire rimer la nature. En vérité, c’est parce que la balade sur les chemins pierreux les a crevés. Ils ne peuvent plus rien entendre… juste leurs voix. Pas le bon moment… tu vois comme ils sont déconnectés de la réalité. On dirait des politiciens. »

« Mais il y a des exceptions… »

« Oui. Surtout les femmes. Elles apprécient qu’on leur fasse la lecture, mais ont du mal à me croire quand je leur dis que c’est moi qui… »

« Je peux les comprendre, avec ton air bourru et ta voix de stentor… »

« Salaud ! »

 

J’ai sorti la gourmette du gamin de ma poche et l’ai glissée dans le tiroir de ma table de chevet. Le crépuscule passait le relais à la nuit, et les étoiles commençaient à m’allumer tout en s’allumant. Le meilleur moment de la journée.

Merci, Dame Nature, vous qui avez de si beaux yeux verts.

Je ne raisonnais pas comme un touriste, moi. « Forcément, tu es le régional de l’étape. »

Je me suis planté devant la glace de l’armoire et me suis ausculté en me palpant le visage.

« Tu as eu de la chance, oui. »

« Tu as raison. Je suis toujours aussi beau. »

« Ce n’est pas le reflet de la réalité, mais bon… avec l’âge, la vue baisse. Tu es trop près, et tu es déjà presbyte. C’est normal, tu as plus de quarante ans. Recule un peu ! »

Je me suis abstenu de lui obéir. Il n’a aucun pouvoir sur ma vie. Si je l’écoutais, je sortirais tous les soirs pour faire des rencontres. Après, il serait le premier à me reprocher la facilité avec laquelle j’emballais.

« Trouve-toi une femme, pas une poupée d’un soir ! »

J’ai soupé des restes d’une ratatouille achetée, la veille, chez le traiteur, et d’un yaourt nature, puis je suis monté me coucher. L’escalier devenait de plus en plus pentu. Mais chut ! Si mon reflet venait à l’apprendre, lui qui se prétend le reflet de la réalité

A peine allongé, le sommeil m’a capturé, et je me suis retrouvé dans une cage sans barreaux… juste la nuit pour m’interdire de m’évader…

 

Cette nuit-là, j’ai dormi comme un bébé. Mais rêvé comme un adulte.

Un adulte qui possède, évidemment, un téléphone portable. Posé sur la table de chevet… on ne sait jamais. Raoul pouvait appeler, il avait souvent des coups de blues nocturnes. J’étais toujours là, pour lui. Il avait d’autres amis, tellement plus égoïstes, et mariés.

Une sonnerie tintinnabula au cœur de la nuit.

C’était probablement lui. J’ai réagi au quart de tour, je savais que je me rendormirais facilement.

Un numéro s’est affiché… et c’était le 06 du gamin, gravé sur sa gourmette. Je ne l’avais pas appris par cœur, mais bon, j’avais immédiatement mémorisé les deux derniers chiffres, 48, parce qu’ils représentaient mon département fétiche, la Lozère.

Le silence qui s’ensuivit, lourd, presque solennel, me parut une insulte à la vie même. Etais-je mort durant mon sommeil ?

Comment prouver que le sang circulait encore dans mes artères ? En rappelant, peut-être.

Déchirer ce silence de ma voix d’outre-tombe.

Une voix de femme.

« Oui ? »

« C’est vous qui venez de m’appeler, n’est-ce pas ? Vous avez de la chance, je ne dormais pas. »

« La nuit, les mensonges passent mieux. » ai-je pensé.

« Vous avez la gourmette de mon fils. Je sais que vous cherchez à me joindre, pour me la rendre, alors j’anticipe. Si vous êtes d’accord, on se donne rendez-vous sur la plage où Kevin l’a perdu. »

« Mais, vous-même, comment… »

Elle m’interrompit.

« Comment j’ai pu vous téléphoner alors que je en suis pas censée connaître votre numéro ? »

« Par exemple, oui. »

« La gourmette est magnétisée. Il a suffi que je la touche… Un don du ciel. Une malédiction, oui. Ça m’a permis de vous ramener à la surface du marigot où vous vous enlisiez. »

A cette heure de la nuit, j’étais prêt à tout accepter. Je comptais bien y réfléchir, dès demain matin.

« Mais… pourquoi êtes-vous partie ? J’aurais bien aimé vous remercier. »

« Vous auriez posé trop de questions. »

« C’est vrai. Quel jour et à quelle heure, le rendez-vous ? »

« Demain matin, à 11 heures. Je viendrai sans Kevin. »

« J’y serai. Au revoir, madame. »

« Mademoiselle. »

« Vous êtes une fille-mère ? »

« Vous voyez, les questions commencent. »

« Désolé… Désolé… »

« A demain donc. »

« A demain. »

 

Il y avait un coupe-papier sur la table de chevet. J’ouvrais toujours mon courrier dans ma chambre. Un rituel qui remontait à l’époque où ma mère me montait le courrier, quand j’étais jeune adulte.

Je me suis piqué la cuisse, histoire de vérifier si…

Je me suis retenu de crier.

Je ne dormais point.

J’ai fermé les yeux et j’ai immédiatement replongé. J’ai rêvé que je faisais du bouche-à-bouche à une sirène échouée sur une plage de galets.

Elle avait un harpon planté dans la queue.

Pas de sang sur la lame du coupe-papier, à mon réveil. Je l’avais pourtant nettoyé avec un mouchoir en papier. Mais où l’avais-je posé ? Il n’y a pas de poubelle dans ma chambre. Je l’ai cherché, en vain. Une trahison de ma mémoire ?

Et surtout – mais était-ce vraiment rassurant ? – aucune plaie sur la cuisse qui avait servi de test.

Besoin d’un grand bol de café.

Méchamment sucré.

 

*

 

J’avais la gueule de bois, ce matin-là. Je n’avais même pas rêvé que je prenais une cuite. Je me suis douché, habillé, sans la moindre amélioration. En descendant prudemment l’escalier, j’ai cru entendre le tonnerre, au loin. Je me suis dit que la nuit cherchait à me récupérer alors que je lui échappais.

« Il fait jour, madame la nuit, vous ne m’aurez pas avec vos borborygmes incontinents. »

Le café m’a remis d’équerre. Un bol plein dans lequel j’ai trempé une énorme tartine de confiture de mûres. Je me suis mis à chanter pour fêter la fin de ma « prise de tête ». Je déteste avaler un comprimé de paracétamol au petit-déjeuner, même sachant que c’est inutile si la nuit a été arrosée. Il m’était déjà arrivé de faire une fausse route à jeun. J’avais dû appeler les pompiers. J’avais été secoué comme une bouteille d’Orangina pour rendre ce que j’avais volé.

J’ai lâché un gros rototo auquel a répondu un second coup de semonce du tonitruant soldat de l’orage.

Je me suis précipité à la fenêtre de la cuisine, j’ai ouvert les volets, et…

Les premières gouttes commençaient à tirer à la chevrotine sur les toits de la cité.

Malchance. Il ne pleuvait jamais, par ici. Mon rendez-vous… Fallait-il téléphoner à la jeune femme afin d’en repousser la date ? Le délocaliser ?

Quand on parle de la louve…

Mon portable tintinnabulait.

Je l’avais machinalement glissé dans ma poche.

C’était Raoul.

« Tu as dormi avec le coq ? »

« Salut, mec ! Non. J’ai rêvé de toi, cette nuit. »

« Et ça valait vraiment la peine de me déranger alors que je m’apprêtais à me gaver avec une deuxième tartine de confiture de mûres ? »

« Hé ! Va doucement. Trop de mots, si tôt, pour une même phrase ! »

« Oui, bon… Je t’écoute. »

« Tu étais très méchant dans mon rêve. C’est la première fois, depuis qu’on se connaît, que tu figures dans l’un de mes délires nocturnes. »

« Peut-être que tu ne t’es pas souvenu des autres, au réveil. »

« Peut-être, oui. »

« Et je faisais quoi dans ton dodo ? Je t’arrosai d’’huile bouillante parce que tu pissais devant ma porte ? Désolé, avec tout ce brouillard, je n’avais pas remarqué que c’était toi. »

« Non ! Pire ! Tu tuais, d’un coup de harpon, une sirène qui nageait avec toi comme un dauphin. Je te demandais pourquoi tu avais fait ça, et tu m’as répondu que c’était parce qu’elle faisait fuir les poissons. J’ignorais que tu pratiquais la chasse sous-marine. »

« Uniquement en rêve. »

« Non, mais sans déconner… »

« Je n’ai jamais tué un poisson de ma vie. »

Je n’en  menais pas large. J’avais choisi l’humour, comme souvent, pour chasser la réalité quand elle était dérangeante. Garçon, servez-moi un déni sans faux-col ! Et, en l’occurrence, je ne croyais pas aux coïncidences.

« Tu sais, Raoul. A moi aussi, il arrive que je rêve de toi, mais ça ne me viendrait pas à l’idée de t’appeler pour te reprocher de m’avoir vouvoyé… »

« Tu vas chercher de ces comparaisons… »

J’avais décidé de le tenir à l’écart avec cette histoire de sirène mortellement blessée… Mais, maintenant qu’il semblait impacté…

Je me suis mis à chanter le tube d’Il était une fois.

 

J’ai encore rêvé d’elle

C’est bête, elle n’a rien fait pour ça

Elle n’est pas vraiment belle

C’est mieux, elle est faite pour moi

 

« Franchement, mec, tu chantes faux. Je préfère quand tu siffles. »

« Je ne voulais pas te crever le tympan. »

« Décidément, tu ne prends jamais rien au sérieux. Je t’envie. »

Et il avait raccroché. Il n’était pas fâché, non, il me connaissait. Il n’ignorait pas que j’étais interpellé. Ce n’était pas le moment, c’est tout. En chantonnant, je lui avais prouvé, avant qu’il ne se posât la question, que je ne m’étais point levé du pied gauche. Jamais de politique à jeun. J’étais persuadé qu’il rappellerait dans la journée. Parce que son cauchemar le hantait, comme il me hantait, moi, principale cible de ce délire.

J’étais innocent. Je n’avais pas tué cette sirène.

J’ai dodeliné de la tête, écœuré par ce qu’un cerveau, malade ou pas, était capable de nous imposer quand il faisait son cinéma. Les animaux rêvent-ils ? Et de quoi ? De qui ?

Et les sirènes, avait-il été prouvé qu’elle n’existait pas ?

Je me suis resservi du café que j’ai bu cul sec, les yeux fermés.

Bien obligé de les rouvrir. Quelqu’un avait toqué à la porte. Je recevais rarement des visites dès potron-minet.

Surtout un jour de pluie.

J’ai été étonné de ne pas avoir sursauté. Comme si je m’y attendais. Encore l’incohérence du cerveau humain ?

Ne pas trop souvent l’accuser. Il pourrait se rebeller.

 

*

 

Je n’ai même pas été étonné en découvrant qui attendait patiemment, à l’abri de la pluie, mais éclaboussée, que je lui ouvre. Je l’avais immédiatement reconnue. La jeune femme qui m’avait ramené à la surface du marigot, selon ses propres mots.

« Entrez ! »

Elle ne se fit point prier.

« Je me doutais que vous viendriez. Vous savez tant de choses sur moi. »

« On aurait dû commencer par ça, mais je tenais à retourner sur cette plage. Kevin a refusé d’y remettre les pieds. Il dit que les galets lui ont volé sa gourmette. Il a beaucoup d’imagination. »

Dans le salon, je l’ai invitée à s’asseoir sur le canapé. Je suis resté debout.

« Vous avez probablement des questions à me poser. »

« Non, non. » fis-je dans un grand sourire.

« Elles seraient légitimes, maintenant que vous êtes au courant. »

« Au courant de quoi ? »

« Que j’ai ce don si particulier. C’est mon oncle qui a gravé mon 06 sur la gourmette du petit. C’est son métier. » 

« C’est une bonne idée… mais ça dévoile que… »

« Que j’ai été maudite à la naissance par ce don tombé du ciel, oui. »

« Vous pouvez donc écrire ma biographie sans oublier un seul détail de ma vie privée. Vous avez tout enregistré contre votre gré. Il doit y avoir du monde dans votre tête. »

« Comme vous dites… Mais j’ai Kevin, et grâce à lui, la maman prend le pas sur la femme tourmentée. Je suis condamnée à occuper mon esprit 24 heures sur 24. Je ne suis tranquille que lorsque je dors. Je ne rêve jamais. En tout cas, je ne me souviens pas d’avoir rêvé. C’est bien, j’économise pas mal de cauchemars. »

« Vous avez consulté un psy ? Un médium ? »

Je me suis assis sur une chaise, histoire de ne pas évoquer un flic interrogeant un suspect.

« Non. Ni psy, ni médium. J’ai trop peur du diagnostic. »

« Mais… Il y a quelque chose qui me tarabuste, et dont j’ai bénéficié. Vous guérissez les gens en les touchant… Pourquoi n’en avez-vous pas profité ? »

« Surtout pas. Les scientifiques me traiteraient comme un singe savant. Et puis, ce serait ajouter des vies au florilège qui me hante. »

« Et Kevin est là, à la fois ange gardien et chevalier servant, pour lutter contre cette invasion… »

« On peut dire ça comme ça, oui. Et il y a les morts, qui sont tellement plus intrusifs. »

« Des fantômes vous visitent ? »

« Je sais qu’ils sont là, métaphoriquement devant ma porte, mais ils n’osent pas entrer, pas encore. Ils attendent d’être plus nombreux, c’est une véritable armée qui espère un relâchement de ma part. »

J’ai pensé que c’était peut-être le moment de lui raconter ce rêve qui me parasitait depuis peu. La sirène harponnée.

« Je vous sers quelque chose ? Un café ? Du thé ? »

« Un verre d’eau. Merci. »

Je me suis exécuté, préparant mon petit effet, avant la « question qui tue ».

Je m’exposais à un désintérêt. Démontré par un haussement d’épaules. Risquant de me vautrer dans un hors-sujet digne d’un auteur de roman de gare.

Je suis arrivé au bout du perchoir, je n’avais qu’à battre des bras et m’envoler. La piscine était grande. Grande mais peu profonde. Je n’aurais même pas à prendre appui sur mes pieds pour remonter à l’air libre.

« Ce jour-là, quand vous étiez sur cette plage avec votre fils, je me suis endormi à l’ombre, et j’ai rêvé d’une sirène. Elle avait un harpon planté dans la queue et semblait m’implorer. Elle a continué de… de me hanter. Jour et nuit. Je me demande si… »

Je suis tombé des nues.

« Mademoiselle… Mademoiselle… »

La jeune femme s’était endormie sur le canapé. Mais mon diagnostic n’était point le bon. J’ai tenté délicatement de la réveiller, mais rien, elle ne réagissait pas. J’ai posé mon oreille sur sa poitrine, son cœur battait normalement. Elle s’était évanouie et j’ai eu le plus grand mal à la réanimer. J’avais apparemment abordé un sujet qui la touchait de près.

« Vous m’avez fait peur. »

« Je suis désolée, mais… »

Je lui ai donné à boire. Elle bu son verre par petites goulées.

« Vous avez évoqué ma sœur jumelle. Et je ne comprends pas… Par quel miracle ? »

« Votre sœur jumelle est une sirène ? »

J’ai eu envie de rire, mais je me suis retenu.

« Elle est décédée à l’issue d’un bal masqué. Nous sommes des jumelles dizygotes, elle ne me ressemble pas. Elle était déguisée en sirène, avec ses longs cheveux bruns. Moi, comme vous pouvez le constater, j’ai plutôt un physique de déesse nordique, de walkyrie. Ils avaient beaucoup bu et ils ont pris un bain de minuit tout habillés… »

« Vous l’accompagniez ? »

« Oui, mais je ne bois pas d’alcool. Et je ne sais pas nager. »

« Mais que s’est-il passé ? »

« Nous avons dérangé un chasseur sous-marin. Il paraît que c’est fréquent, la nuit. Ils surprennent certains poissons pendant qu’ils dorment. Parce qu’ils sont vifs, éveillés, et difficiles à cibler, sous le soleil. Il faut des réflexes supersoniques et une adresse de sniper. Le mec a eu peur et… »

« Et le coup est parti tout seul. »

« Vous avez deviné. »

Elle s’est mise à pleurer au moment où je m’y attendais le moins. Elle s’est levée et s’est effondrée dans mes bras. Je l’ai aidée à se rassoir.

« Et votre question ? »

« Ma question… oui, bien sûr… ma question… »

« Vous l’avez oubliée ? »

« Non, non. Je voulais savoir s’il y avait une sirène parmi vos visiteurs. J’ai la réponse. »

« Vous mentez ! »

« Oui, je l’avoue. J’ai réellement oublié ma question. Je crois que votre révélation l’a effacée de ma mémoire. »

« C’est sans doute ça. Maintenant, soyez assez gentil pour me rendre la gourmette de Kevin. »

« Je vais la chercher… ne bougez pas ! »

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Je l’ai raccompagnée à la porte. Elle avait refusé d’être soutenue. Elle avait recouvré le sourire. Il ne pleuvait plus.

 

Après le repas de midi, j’ai fait une petite sieste.

Et j’ai rêvé.

Rêvé que je retrouvais le « sniper » et lui enfonçait un poignard dans le bide.

« Je suis le bras armé de la sœur jumelle de la sirène que tu as harponnée, connard ! Si tu pêchais avec une canne, tu serais mort de vieillesse. »

 

Je me suis réveillé d’un bond.

Je venais de me revoir ouvrant le tiroir de la table de chevet, tout à l’heure, et en retirer la gourmette. Il n’y avait que le prénom du gamin, gravé en lettres gothiques.

Je savais le 06 par cœur. J’ai appelé.

Une voix d’homme.

« Vous êtes qui ? »

« La personne qui a retrouvé la gourmette de Kevin. »

« Kevin ? Je ne connais pas de Kevin, et j’espère que ma femme non plus. C’est une blague ? »

« Non, rien, c’est une erreur, je vous prie de m’excuser. »

 

J’ai bu un verre de whisky, trente ans d’âge, et j’ai téléphoné à Raoul.

« Tu déconnes, je suis en plein travail. Aujourd’hui, ils sont particulièrement pâles. Ils sont en train d’embarquer. »

« Raoul, je crois que je vis dans deux mondes à la fois… et ils se sont interpénétrés. »

« Qu’est-ce que tu racontes ? »

« Rien. Laisse tomber ! »

Un silence assourdissant m’a mangé les oreilles.

Envie de mourir. Mais pas sourd.

C’est la sirène des pompiers qui m’a rendu l’audition. Qui avait bien pu les alerter ?

La sirène…

La sirène des pompiers…

Si j’avais un harpon, je la ferais taire.

Ils ont sonné, ces cons.

Je ne me suis pas levé.

Ils sont entrés de force.

L’un d’eux a dit : « Il est ivre. »

Un autre a ajouté : « Je crois qu’il a avalé des somnifères. »

Et j’ai plongé dans un marigot nauséabond.

Je suis sûr que des bulles sont remontées à la surface.

J’avais failli me noyer dans mon vomi.


Publié le 24/02/2026 / 1 lecture
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