« Docteur, depuis un mois, toutes les nuits, je fais le même rêve. »
« Ce n’est pas une maladie, cher ami. »
« Non, bien sûr. Mais quand c’est toujours de la même personne. »
« Homme ou femme ? »
« Une femme. »
« Vous êtes hétéro… De quoi vous plaignez-vous ? »
« De rien. Mais j’ai rencontré cette femme, hier. Et je ne dormais pas. »
« Vous avez fait un rêve prémonitoire. En l’occurrence, il vous a hanté au point de revenir comme un boomerang. Etait-il agréable ? Je suppose que ce n’était pas un cauchemar. »
« Si, si, justement. »
« Je ne suis pas psy, loin de là, mais si vous me racontiez… »
« Dans le rêve, cette femme me giflait. »
« Et dans la réalité ? »
« Même tarif. »
« Et que lui avez-vous fait pour mériter ça ? »
« Je ne la connaissais pas. »
« Alors vous avez un sosie. »
« Tout le monde en a. Mais bon… les autres n’en rêvent pas. »
« Qu’en savez-vous ? »
Il a souri.
« Désolé. Il m’arrive de causer comme un psy. Et que s’est-il passé, après la gifle, dans la réalité ? »
« J’étais apparemment son amant et elle m’avait vu dans les bras d’une autre. »
« C’était donc fidèle au rêve. »
« Du copier-coller. »
« Votre histoire, c’est le coup classique… mais au théâtre. Et que lui avez-vous répondu ? »
« Qu’il y avait erreur sur la personne. »
« Et ? »
« Elle a remis ça. Après le coup droit, le revers. »
« Je parie qu’elle vous a insulté et qu’elle est partie, drapée dans sa dignité. »
« Vous étiez là ? »
Ce fut à mon tour de sourire.
« Je vais vous faire une ordonnance. »
« Pour m’empêcher de dormir ? »
« Vous m’avez bien consulté pour des maux de tête… »
« Oui, oui. Je crois que j’ai débordé. »
« Pas du tout. Vous êtes mon dernier patient de la journée. Mais j’avoue que ça valait le coup. J’ai eu l’impression que vous lisiez le synopsis d’une pièce de Feydeau. »
« Combien je vous dois, docteur ? »
« J’ai passé un bon moment. C’est moi qui devrais vous payer. C’est 30 euros. »
Cette nuit-là, je n’ai pas rêvé de la gifleuse et elle m’a manqué, au lever. Son souvenir, même douloureux, appartenait désormais à ma routine.
Pareil, la nuit suivante.
Assez naïvement, j’ai imaginé que c’était à cause de mon traitement. Je venais à peine de le commencer, et déjà, je sentais son effet – ravageur – sur mon métabolisme.
« Vous prendrez un comprimé, le soir, au coucher. Il agit au cours de la nuit. »
J’aurais dû anticiper…
Mais que m’aurait-il répondu ?
« Faut savoir ce que vous voulez. Avoir mal au crâne et la retrouver chaque nuit si, par miracle, vous vous endormez, ou être guéri et compter sur le hasard, avec un chouia de chance, pour la croiser dans la rue ? »
Au coucher, prélude à la troisième nuit, j’ai oublié volontairement mon traitement. Lui aussi impactait ma routine.
Le mal de crâne ne m’a pas aidé à passer une bonne nuit, au contraire.
« Attention à la dépendance ! » m’avait dit Raoul, mon ami d’enfance.
Je m’étais bien gardé de lui avouer que je me shootais avec un rêve, plaisir masochiste et solitaire. A lui, je n’avais jamais pris le risque d’évoquer mes nuits fantasmées. Il m’aurait conseillé de les passer, accompagné.
« Au moins, si tu ne dors pas, tu ne pourras accuser que la nana. Et tes yeux cernés n’inquiéteront pas ton toubib. Même pas ton miroir. »
A l’aube du quatrième jour, le sang battait à mes tempes et j’avais des douves sous les yeux.
Je me suis demandé comment s’appelait la femme à la main leste.
Elle était rousse et sa peau laiteuse aveuglait quiconque osait s’y attarder. Ses yeux verts servaient d’écrin aux miens.
Un peu avant midi, j’ai téléphoné à une vieille copine.
Envie de baiser ?
Pas vraiment – avec ce mal de crâne.
Je voulais vérifier quelque chose.
« Ce soir, je t’invite au resto. »
« J’ai bien cru que tu avais oublié jusqu’à mon existence. »
« Tu connais mes soucis de santé. Je suis un traitement et, là, je me sens mieux. »
« J’en suis ravie. »
« Alors… tu viens ? »
« Je n’accepte de te tenir compagnie que si c’est toi qui cuisines. »
J’étais piégé.
Elle avait toujours aimé ma ratatouille. Elle se vautrait dans le déni lorsque, modeste, je louais la qualité des légumes de mon potager.
« C’est toi qui les chouchoutes pour qu’ils deviennent appétissants. C’est comme des ados dont le prof leur donne envie d’étudier. »
« Comme nous, autrefois. »
« Comme nous, oui. »
*
« Je sais que c’est Raoul qui t’a indirectement redirigé vers moi. »
« Comment ça ? »
« Ne fais pas l’imbécile ! Il me dit tout. Nous sommes confidents depuis notre adolescence. Il m’a même demandé en mariage. Tu as la mémoire courte quand ça t’arrange. »
Miranda, Raoul et moi avions fréquenté le même lycée.
« Tu te rends compte que… »
« Que quoi ? Que, maintenant, tu ne vas plus le considérer comme un ami parce que c’est une balance ? »
« Par exemple, oui. »
« Il n’a rien fait de mal. Et puis, il n’y a aucun pacte de sang entre vous, si ? »
« Non, tu as raison. »
« Et maintenant, j’aimerais savoir qui est cette femme qui m’a agressée, tout à l’heure, dans la rue ? Elle a prétendu que tu étais son amoureux. »
J’ai – mal – simulé l’étonnement.
« Et comment sait-elle que je venais chez toi ? »
« Je dois parler en dormant. »
« Quoi ? »
« Ne me dis pas que tu es jalouse. On ne se voit que de temps en temps. On a passé l’âge de… »
« Cette salope m’a giflé devant tout le monde, d’une main, et m’a fait un doigt d’honneur de l’autre. J’en ai louché. »
Histoire d’avoir la paix, j’ai tout déballé. Mes rêves itératifs et prémonitoires. Elle ne s’est pas attardée après m’avoir traité de « gros mytho ».
Le lendemain, j’invitais Raoul, à midi. Il a refusé. J’en ai déduit que notre vieille copine l’avait mis au jus. Pas question d’insister.
La ratatouille a fini dans la poubelle.
Maintenant, il me fallait enquêter sur cette jeune femme dont le harcèlement était si particulier.
Pour commencer, dormir… puis rêver.
Mais c’est dans la réalité qu’elle a réapparu, telle la lune entre deux nuages d’orage.
J’étais retourné sur les lieux du crime.
Il y avait là un banc, j’y ai posé mes fesses. La sensation d’être un vieux en train de compter les femmes chaussées de talons aiguilles.
L’image s’est révélée étrangement juste. Après avoir constaté la belle paire de chaussures casse-cou, j’ai levé les yeux. La créature s’immobilisa devant moi. Je n’ai pas osé l’inviter à s’asseoir. J’ai choisi de me lever.
« Vous m’attendiez ? »
« Vous lisez dans mes pensées ? Ravi de vous revoir. »
Je lui tendis une main qu’elle serra mollement.
« Je savais que je vous trouverais ici. »
« Moi aussi. Je voulais savoir pourquoi… Pourquoi vous m’avez brutalisé en public. »
« Pauvre chou ! Je dois dire que j’ai pris un certain plaisir à vous talocher. Vous avez pris pour tous les autres. »
« Sauf que moi, je suis innocent. »
« Les hommes sont tous coupables… Coupables de ne jamais se mettre à notre place. »
« C’est sûr que je me vois mal accoucher avec le sourire. »
J’ai feint de recevoir une gifle dont elle avait le secret. Elle a souri.
« Et d’où vient ce changement d’attitude à mon égard ? »
« J’a rencontré votre amie d’enfance. »
« Pas d’enfance… d’adolescence. »
« Ça revient au même. »
« Et que vous a-t-elle dit ? »
« Que vous n’étiez plus amants depuis longtemps. »
J’ai rougi. Nous nous sommes assis dans un même mouvement, confirmant que son cerveau visitait le mien.
« La jalousie vous a égarée. »
Et paf ! Une mandale !
Je me suis réveillé d’un bond. Je m’étais posé sur le canapé du salon et m’étais assoupi, zappeur à la main.
J’ai lorgné la pendule, accrochée au-dessus de la télé. Je n’avais dormi que vingt minutes.
Je me suis précipité dans la salle de bain et…
Dans le miroir, ma joue gauche me parut moins pâle que l’autre. Je l’ai caressée. Elle était tiède.
« Elle est en train de refroidir. »
J’ai sursauté.
« Qui me parle ? »
« Fie-toi à l’odeur ! »
J’ai humé l’air. Le parfum. Celui dont s’enduisait ma mère lorsqu’elle sortait avec papa, et qui me faisait grimacer. Tata Christine jouait le rôle de la baby-sitter. Nous regardions la télévision ensemble et elle me commentait ce que je ne comprenais pas. J’avais quatre ans.
« Grâce à toi, mon petit, je me sens rajeunir. »
« Pourquoi tu dis ça, tata ? »
« Parce que j’ai deux fois l’âge des jeunes femmes qui, habituellement, gardent les enfants. »
« Deux fois ? Je ne sais pas compter, tata. »
Je me suis ébroué. Le fumet s’était évaporé. De toute façon, j’aurais ouvert la fenêtre. Les femmes s’imaginent que les hommes n’ont pas d’odorat, alors elles vident des flacons hors de prix.
Le silence avait repris possession de la salle de bain. Mes joues étaient redevenues des sœurs jumelles.
J’ai eu envie d’avoir une peau de bébé. Une pulsion.
Autrefois, je me rasais toujours avant d’aller en boîte. Lors des slows, les femmes adoraient me sniffer le visage.
*
J’ai repris mon traitement. Le mal de crâne, ce bandana trop serré, faisait saillir mes veines, sur les tempes.
Ce soir-là, la douleur a cessé brusquement. J’avais avalé le comprimé depuis cinq minutes à peine. Je m’étais allongé sur le lit, les yeux rivés au plafond. Je comptais les secondes… Et ce fut comme si j’avais appuyé sur un interrupteur. Les fois précédentes, avant le boycott du traitement, le tam-tam était devenu un tambourin, puis un son lointain, un souvenir qui ne m’appartenait plus.
« Tu n’as jamais eu mal. Tu te réfugies dans la souffrance pour penser à autre chose. »
Le lustre se mit à clignoter, imitant une boule à facettes. Ebloui, j’ai fermé les yeux. Je me suis dit qu’il suffisait de les rouvrir pour que…
Eh bien non !
« Tu ne rêves pas, tu as entendu une voix. Celle de ta mère. C’est vexant de ne pas être reconnue par son propre fils. Va falloir que tu t’habitues… »
« M’habituer à quoi, maman ? »
« A ce que j’intervienne. »
« Je me suis passé de toi jusqu’à maintenant. »
« Et y’a qu’à voir dans quel état tu es. »
« Pourquoi ? Parce que je ne me suis pas marié ? Parce que je n’ai pas d’enfants… »
« Je parle de ta santé. »
« Justement, si tu ne veux pas l’aggraver, arrête avec cette boule à facettes ! »
« Je n’y suis pour rien, mon fils. Je crois que ton lustre est victime d’un surrégime. »
« Admettons ! Mais si tu interviens chaque fois que je me sens bien… »
« Tu ne m’as jamais aimé, n’est-ce pas ? »
Je m’apprêtais à répondre lorsque le lustre cessa de se prendre pour un sapin, le soir de Noël. Le silence investit la chambre, et j’ai cru être devenu subitement sourd.
« Maman ! Maman ! »
J’ai attrapé mon réveille-matin et je l’ai lancé contre le mur qui se lézarda dans un boucan de fin du monde. La zigzagante plaie s’agrandit et il en jaillit des torrents de sang.
Au lieu de me lever et de déserter les lieux, je me suis réfugié sous la couette.
L’aube m’a sorti du lit. Le soleil tamisé par les interstices des volets.
Tout ensommeillé, je suis allé ouvrir en grand afin de recevoir la douce caresse du soleil naissant. Tellement mieux que les cinq doigts – fussent-ils, dans d’autres circonstances, affectionnés – d’une main de femme en colère.
La mémoire en berne, je suis descendu dans la cuisine pour me préparer le premier café du matin, le plus précieux.
Avais-je rêvé de la beauté aux yeux couleur lagon ? Je me suis machinalement caressé la joue.
« Je crois que tu peux faire une croix sur cette nana. »
« C’est toi, maman ? »
« Voyons, fils, ton père n’a jamais eu une voix de femme. »
« Papa ? Je suis dans les vapes. Ça va passer. »
« Prends ton temps, le mien n’est plus compté. Là où je suis, je suis obligé d’y rester. »
« Mais… comment sais-tu que je fréquente une femme en songe ? »
« En songe ? Ça, je l’ignorais. C’est ta mère qui… »
« Vous êtes encore ensemble ? »
« On n’a pas attendu d’être décédés pour se séparer. Ta mère m’a dit que tu étais amoureux d’un fantôme. »
« Un fantôme ? »
« Oui, il paraît qu’elle s’est suicidée après que tu as refusé de l’épouser. »
« Décidément, la mort ne lui réussit pas. Toujours aussi mythomane. »
« Que veux-tu… Elle n’était pas heureuse avec moi, alors elle s‘est inventée une double vie. »
Soudain, un bruit de gifle.
« Papa… Papa… »
Un silence.
On toqua à la porte d’entrée.
« Vous ? »
« Moi. Votre père est un goujat. »
« Mon père n’est plus de ce monde. »
« Je le sais… je viens de là-bas. En même temps qu’il vous parlait de moi, il me pelotait les fesses. Il a bien mérité d’être giflé. »
« C’est vous qui… »
« Non. Votre maman. Un sacré tempérament ! »
« Vous voulez vous asseoir ? »
« Pas le temps de m’éterniser. »
« Alors pourquoi tout ce cinéma ? »
« Peut-être parce que je suis amoureuse de vous. »
« Je ne vous crois pas. Pour me rencontrer, vous n’auriez pas utilisé le songe. »
« Au contraire. Tous les hommes rêvent de la femme idéale. »
« Vous avez été un homme, dans une vie antérieure ? »
« Vous fantasmez sur les rousses aux yeux verts. J’aurais pu, si je trichais, vous embobiner avec une perruque et des lentilles. Ça aurait paru sincère. »
« J’ai rêvé de vous… la belle affaire ! Tous les hommes en ont marre des blondes et des brunes ! »
« Dans mon cas, c’était juste afin d’attirer votre attention. Mais nous n’en sommes pas moins femmes. »
« Vous vous exprimez au nom des autres ? »
« Je voulais juste vous faire comprendre que votre médecin traitant est un incompétent. »
« Pardon ? Je ne vois pas le rapport. »
« Vous devriez retourner le voir et réclamer un scanner. Il sera surpris, vous demandera d’où vous vient cette idée, mais il n’osera pas vous accuser d’être influençable. »
« Etes-vous mon ange gardien ? »
« Toutes les femmes amoureuses sont des anges. »
« Ils sont pourtant asexués. »
« Je ne les envie pas. Je vous conjure de consulter un neurologue. »
« Vous radotez. »
« Mais non ! A force d’occuper votre esprit, j’y ai déniché quelque chose qui ne me plaît pas. »
« Quoi donc ? Dites-le ! Ça m’évitera de stresser avant de… »
« Souffrez-vous du syndrome de la blouse blanche ? »
Sur le point de rétorquer que les blouses, je préférais les déchirer comme du papier…
Je me suis évanoui.
*
« Monsieur ! Monsieur ! »
J’ai ouvert les yeux.
Un homme – probablement un pompier – me tapotait la joue.
« Monsieur ! Tout va bien ? »
« SI j’allais bien, elle ne vous aurait pas appelé. »
« Nous avons reçu un appel, oui… mais c’était une voix d’homme. Un certain Raoul. Nous vous avons trouvé inanimé. Vous étiez seul dans votre chambre. Vous avez eu un étourdissement. A première vue, je crois que… »
Je suis reparti faire un tour parmi les pommiers.
Je me suis réveillé dans une chambre aux murs blancs. Un monitoring émettait des bruits de sous-marin en plongée.
Une infirmière est entrée sans frapper.
« Le neurologue va venir. Nous avons le résultat de votre scanner. C’est lui qui… »
Quelqu’un d’autre pénétra dans cet igloo. La jeune femme se retourna. Elle était mieux de dos.
« Virginie, laissez-nous, je vous prie ! »
« Cher monsieur, j’ai craint le pire, mais je me suis trompé. Si vous saviez comme j’aime me tromper. Vous n’avez pas de tumeur au cerveau. »
« J’ai une tumeur où, alors ? »
« Nulle part. Votre souci se situe au niveau du cœur. »
« Je suis cardiaque ? »
« Non. Amoureux. »
« De qui ? »
« De celle qui ne veut pas de vous. Je ne la connais pas. Et vous-même êtes incapable de la nommer. En gros, vous ignorez qui elle est. »
« Mais… vous êtes neurologue ou psychologue ? »
« Un peu des deux. »
« On va vous voir à la télé, bientôt. »
Il sourit.
« Vous avez les symptômes d’un homme épris d’une femme inaccessible. Peut-être d’une femme décédée. Vous n’avez pas eu le temps de lui déclarer votre flamme. »
La femme aux yeux couleur lagon était-elle un fantôme ?
C’est papa qui avait prononcé le mot.
J’ai fermé les yeux et je me suis endormi.
Elle était là, elle m’attendait au creux d’un songe.
« Vous allez encore me gifler ? »
Elle m’a fait taire d’un baiser.