Je suis hypersensible, et ce n’est pas simple. Chez moi, le deuil ne ressemble pas à une étape qu’on traverse puis qu’on range. Il ressemble à une présence invisible qui s’infiltre partout. Là où certains finissent par s’habituer, moi je ressens chaque manque comme un choc discret mais réel. Chaque silence devient un rappel. Chaque geste qui n’existe plus laisse une place vide, précise. Chaque endroit change d’énergie, comme si l’air n’avait plus tout à fait la même densité. Mon corps enregistre tout, sans filtre, sans pause. L’absence n’est pas abstraite, elle est physique. Elle s’accroche à la poitrine, elle se colle à la gorge, elle fatigue le ventre, elle pèse sur les épaules.
Et puis il y a cette culpabilité étrange, celle d’aller mieux ou de ne pas aller mieux. Le deuil, parfois, me met dans un double piège. Si je souris, je m’en veux. Comme si j’étais en train de trahir, de laisser partir trop vite, de manquer de loyauté à ce qui a compté. Si je vais mal, je m’en veux aussi. Comme si j’étais un poids, comme si je ralentissais tout, comme si je devais déjà être passée à autre chose. Je me retrouve à transformer chaque émotion en dilemme. Est-ce que j’ai le droit. Est-ce que c’est normal. Est-ce que je fais assez. Alors que je fais juste de mon mieux avec une douleur immense qui ne se laisse pas dompter à l’heure qu’on voudrait.
Je revis les souvenirs en boucle, sans pouvoir les arrêter. Les détails reviennent, un rire, une odeur, une phrase, un message, une chanson. Mon cerveau ne filtre rien. Je revis tout comme si c’était la première fois, avec le même poids dans la poitrine, la même brûlure dans la gorge, la même sensation d’être arrachée de l’intérieur. Ce ne sont pas des souvenirs tranquilles. Ce sont des retours en plein cœur. Et parfois je rumine les derniers instants, encore et encore, les dernières paroles, les gestes que j’aurais voulu faire, les phrases que je n’ai pas dites. Comme si quelque chose pouvait encore être réparé. Comme si, en repassant la scène, je pouvais retrouver l’issue parfaite. Et ça me laisse avec une fatigue qui n’est pas seulement mentale, une fatigue qui prend le corps entier.
Il y a aussi le choc émotionnel qui arrive plus fort que prévu. Pas seulement dans la tête. Dans la poitrine, la gorge, le ventre. Mon système nerveux réagit avant même que mon esprit comprenne. Je me fige. Je reste sidérée. Comme suspendue dans un moment qui ne veut plus avancer. Les autres continuent, parlent, tournent la page. Moi je suis encore là, dans l’impact. Et même quand tout est réglé, même quand tout est censé être terminé, je mets du temps à redescendre. L’autre pense que c’est fini. Moi je tremble encore. Le souffle reste court, le cœur accéléré, la tension dans les muscles, la chaleur dans le visage, le nœud dans la gorge. Le corps continue longtemps après. Et c’est souvent là que je me sens incomprise.
Quand personne ne comprend mon intensité, je m’isole. Pas parce que je veux être seule, mais parce que le monde devient trop lourd, trop bruyant, trop insensible à mon chagrin. Je veux parler, mais je sens que ça dérange. Alors je me retire. Je pleure en silence. Je fais semblant d’aller bien. Je m’isole pour respirer, pas pour fuir. Je me fais plus petite pour tenir debout, parce qu’être hypersensible, c’est parfois devoir se protéger même de ce qu’on ressent.
Et au milieu de tout ça, il y a aussi ma manière d’être avec les autres, avec les mots, avec les silences. J’absorbe l’énergie derrière ce qu’on dit, pas seulement les phrases. Un ton qui monte, une brusquerie, une impatience, et tout mon corps comprend avant moi. Je peux perdre mes mots dès que l’atmosphère change. Je voulais répondre calmement, continuer la conversation, rester dans l’échange, mais mon cerveau s’éteint. La pression monte dans la poitrine, la gorge serre, les yeux piquent. Je n’arrive plus à construire une phrase. Je n’arrive qu’à ressentir. Et après je m’en veux, parce que je me dis que j’aurais dû gérer, alors que mon corps a juste réagi plus vite que moi.
Un ton plus brusque peut aussi réveiller d’anciennes blessures. Ce n’est pas seulement la situation actuelle, c’est tout ce que ça réactive. Des phrases qu’on m’a peut-être lancées un jour quand j’étais trop petite pour répondre. Une peur, une humiliation, une injustice rangée trop loin mais pas assez. Ce n’est pas disproportionné. C’est mon histoire qui parle avant moi. Alors parfois je me sens attaquée même si ce n’était pas ciblé. Ce n’est pas l’intention qui me touche, c’est l’impact. Et je me demande pourquoi je réagis autant, alors que je sais bien que ce n’était peut-être même pas dirigé contre moi.
Et puis il y a les messages. Les notifications. Le fameux vu. Les trois points. Les silences numériques qui font plus de bruit que des mots. Je connais trop bien le silence qui blesse. Celui qui laisse place au doute, qui oblige à relire la conversation, à analyser chaque mot, chaque détail, chaque emoji. Je suranalyse sans même le vouloir. Deux mots, trois points de suspension, un ton différent, et mon esprit se met à chercher le sous-entendu. Pendant que les autres lisent un message, moi je lis une intention. Et ça fatigue bien plus qu’on ne l’imagine.
Alors je réponds vite. Pas parce que je dramatise, mais parce que je ressens tout intensément. Un vu sans réponse peut créer des ambiguïtés, même si ce n’est pas vrai. Dans ma tête, ça se traduit trop facilement en tu n’as pas le temps, tu n’es pas important maintenant. Alors je fais l’inverse. Je réponds pour ne laisser aucun doute, parfois juste pour dire je suis occupée, je te réponds plus tard. Je réponds vite parce que je veux éviter les malentendus, parce que j’ai déjà vu un simple délai se transformer en froid, en distance, en non-dit. Pour moi, la communication est un pont fragile, et je sais que le silence peut compliquer les choses inutilement.
Je réponds vite aussi parce que j’ai peur d’être un poids. Alors je fais tout pour être simple, facile à vivre, transparente. Répondre rapidement, c’est ma manière de dire je suis là, je tiens à toi, je ne complique rien. Parce que dans un coin de ma tête, si je tarde, je crains qu’on pense que je ne suis pas investie, ou que je ne suis pas assez. Je réponds vite parce que je ne veux pas paraître distante. Je ne veux pas qu’on me croie froide, indifférente. Je veux être alignée avec la personne que je suis, quelqu’un de fiable, de présent. Répondre vite, c’est ma façon d’être cohérente avec mes valeurs.
Je réponds vite parce que je veux éviter d’être mal interprétée. Parce que je sais à quel point les hypersensibles lisent entre les lignes, et parce que je fais attention à ne pas créer chez l’autre ce que je ressens moi-même quand on me laisse en suspens. Je réponds vite pour préserver la fluidité, éviter des tensions inutiles. Je réponds vite parce que je veux éviter aux autres ce que j’ai déjà ressenti. Ce petit nœud dans le ventre, ce doute qui monte quand on attend un message en se demandant si on a fait quelque chose de mal. Alors je réponds vite par considération, par respect, par empathie. C’est ma façon de traiter les autres comme j’aurais aimé qu’on me traite.
Et malgré tout ça, je me reconstruis. Mais jamais complètement. J’avance, oui. Je réapprends à vivre, oui. Mais une partie de moi restera sensible à jamais. Je n’oublie pas. J’apprends juste à continuer malgré la fissure. Ce n’est pas une faiblesse, c’est la trace de ce que j’ai aimé. Je ne guéris pas en oubliant. Je guéris en apprenant à marcher avec ce qui manque, avec ce qui déborde, avec cette hypersensibilité qui rend tout plus intense, plus lourd parfois, mais aussi profondément vivant.