Aujourd’hui, papa est mort.
Il ne s’est pas réveillé, prisonnier de la nuit.
Si jeune…
Je ne suis qu’un enfant. Et à ce titre, je suis égoïste. Maman m’avait expliqué, quelques jours plus tôt, ce qu’était la mort. Une hirondelle gisait, inanimée, dans le potager, entre deux pieds de tomates, et c’est moi qui l’avais découverte. Il avait fallu l’enterrer car, à pas de loup, les chats s‘enhardissaient. Papa avait enrôlé un nain de jardin pour monter la garde.
Je n’avais rien compris aux propos de maman. Moi qui me croyais immortel, comme tous les enfants. Je m’étais contenté de murmurer à l’oreille de mon doudou.
« Je suis une plage de sable, et des vagues se fatiguent à m’accoster après avoir déserté la mer nourricière. Je n’ai même pas la chance de l’admirer, si belle et roulant ses galets. Quand le vent souffle, maman m’interdit de fréquenter son rivage. J’avais prévu de capturer l’un des beaux cailloux, gris veiné de blanc. Il me servirait de presse-papier, à la fin de l’été. Je ferais d’une pierre deux coups. Utile et beau. A l’heure de faire mes devoirs, je laisse la fenêtre ouverte à cause de l’Indien qui continue de bander son arc. »
« Mais comment fait-il pour avoir autant de flèches dans son carquois ? »
« Parce qu’il fait la guerre à l’automne comme dans un western. »
Je n’avais même pas réalisé que mon doudou parlait. Un jour, papa m’avait demandé s’il m’arrivait d’entendre des voix. Il avait toujours des questions à me poser. Je me faisais une joie de lui répondre.
« Parce que moi, quand j’avais ton âge… »
« Tu entendais des voix ? »
« Une seule. Celle de ton grand-père. »
« Et que te disait-il ? »
« En toute modestie, qu’il me souhaitait d’avoir un fils comme le sien. Qu’il aurait aimé faire sa connaissance. Il était déjà parti sous d’autres cieux. »
« Tu crois aux fantômes, papa ? »
Il était sorti de ma chambre, les yeux brillants de larmes. Lui répondait rarement à mes questions.
Papa est mort d’une crise cardiaque à cause d’un cauchemar. Maman l’avait embrassé sur le front, pour l’arracher aux bras de Morphée, parce que le réveille-matin, ce gros fainéant, s’était abstenu de sonner. Etait-elle jalouse ? Non, il allait être en retard au boulot. Elle avait eu l’impression de biser une statue. Elle s’était empêchée de crier en enfonçant sa tête dans l’oreiller. Puis avait appelé le 18. Elle m’avait laissé dormir.
Le cœur de papa avait cessé de battre au cours de la nuit…
L’un des pompiers a dit qu’il avait déjà traité un cas similaire. Un homme qui avait rêvé sa mort et…
« Et comment as-tu su qu’il était décédé en faisant un cauchemar ? Les morts ne racontent pas leurs rêves, si ? Mais peut-être es-tu médium… »
« C’était mon père. Il m’a souvent raconté qu’il rêvait de sa propre mort. Jusqu’au jour où… »
Il avait jeté un froid dans la pièce, avant d’ajouter en reniflant :
« Mais lui était vieux. »
Maman a doublé son âge en quelques jours. La sensation de vivre avec une grand-mère. Je lui avais dit qu’un nouveau papa ne me poserait aucun problème. Elle s’est fâchée tout rouge. A plusieurs reprises, j’ai vu ses doigts se crisper, tels ceux d’une sorcière, comme si sa main avait une crampe.
« Maman est pianiste. Le concert va commencer… »
« Pardon ? »
« Rien. Je parle à mon doudou. Si tu as quelque chose à lui dire, tu n’as qu’à murmurer à mon oreille et je transmettrai le message. »
Elle avait haussé les épaules.
Le soir même, elle regrettait ses sautes d’humeur et venait me border. Ses mains étaient froides, alors je faisais semblant de m’endormir. J’avais trop peur qu’elle n’ait envie de jouer une sonate sur ma joue.
Son regard s’était durci.
« Un jour, elle va perdre ses yeux et je pourrai jouer aux billes avec. »
« Ta mère t’aime, mais elle se sent seule sans ton père. Et elle ne compte pas sur toi pour le remplacer. Si seulement ton grand-père n’était pas mort avant ta naissance… »
« Tu te trompes de papy. »
« Oui, je sais. Je suis imparfait. Il ne faut pas m’en vouloir. Ta mère m’a acheté sur un vide-greniers. Je n’ai eu qu’un petit maître avant toi, et il était très méchant. Toi, tu es si gentil… Et je te remercie de me garder. »
Je m’étais ébroué, n’en croyant pas mes oreilles.
« Il t’a maltraité et tu n’es pas abîmé ? »
« Je suis inoxydable. »
Un grand éclat de rire a résonné dans ma tête, faisant vibrer les murs de ma chambre. Celui d’un ours des cavernes. Maman est revenue. J’ai feint d’être tombé sur la descente de lit.
« Je n’ai rien, maman. J’ai voulu me regarder dans la glace de l’armoire et j’ai glissé… »
Elle est repartie sans refermer la porte.
« La prochaine fois, sois moins narcissique ! On dirait ton père. »
Deux minutes ont passé et elle s’est mise à sangloter, sur le palier. Je crois bien qu’elle voulait que je l’entende.
*
Plus que deux ans et l’école m’accueillera. J’y étudierai les bases du sabir des adultes. Je ne veux pas grandir, mais il le faut bien, sous peine de rester un bébé privé du lait maternel. J’ai besoin de la nuit pour m’évader. Pas celle dans laquelle papa s’est vautré, non... l’autre, celle qui ressemble à la mer, un jour d’orage.
« Mais, maman, puisque papa est parti, qui va me raconter des histoires, le soir ? Et comment je vais m’endormir, moi ? »
Maman m’a répondu vertement, fâchée.
« Nous partagerons mes somnifères. »
« C’est quoi, un somnifère ? »
« Un médicament qui transforme la mort en sommeil. Tu sais que tu es vivant, d’abord parce que tu y rêves, ensuite parce que tu rouvres les yeux et recouvres à la fois la vue et la vie. »
« Tu es savante, maman. Tu ne veux pas remplacer papa, le soir, dis… »
« Papa est irremplaçable. »
« J’ai un ami, avec qui je joue aux billes, dont la maman s’est remariée. »
Le vent s’est levé, précédant un éclair.
Le tonnerre a joué avec l’écho, dans ma tête.
Il a plu des larmes.
Aujourd’hui, maman m’a giflé si fort que j’ai décidé de la punir.
Je serai un cancre à l’école, elle l’a bien mérité.
*
Maman m’a trahi, elle n’a pas tenu parole. Elle s’est remariée juste avant mon entrée au collège. J’étais encore tout fier d’avoir redoublé la classe de CM2. Tout fier de m’être vengé, comme prévu. Je n’avais qu’une parole, moi. Et puis, c’est si facile de viser à côté quand une cible vous nargue, à deux pas. J’avais laissé pousser volontairement une houppe, au sommet de mon crâne, tel Riquet. Mon ombre évoquait celle d’un jeune coq.
Maman avait la tête ailleurs, ailleurs et pleine du remplaçant de papa. Dans le quartier, chacun s’étonnait que j’aille, tout seul, au cimetière. J’avais des choses à raconter à mon père. Je me tenais prostré devant sa tombe, après avoir posé un dessin sur le marbre gris, et, mimant une prière, je lui disais que sa présumée fidèle épouse lui avait fait un enfant dans le dos… un enfant qui ne me ressemblait guère.
« Papa, j’ai redoublé la classe de monsieur Buttin. Il n’a pas semblé fâché contre moi. Je crois qu’il a deviné que je le faisais exprès. Je suis sûr que si tu avais été là, il vous aurait convoqués, maman et toi, pour vous dire tout le bien qu’il pensait de mon travail. Mais, tu sais, si tu avais été là, elle ne se serait pas remariée, et j’aurais dit adieu à monsieur Buttin. Le brave homme me regardait bizarrement lorsqu’il rendait les copies, surtout les dictées. Je collectionnais les zéros. Il dodelinait de la tête en faisant la moue. Lorsqu’il me tendait la feuille, il m’adressait la parole à mi-voix, de façon à ce que les autres ne l’entendent pas.
– Vous jouez avec le feu, jeune homme. Et le feu, ça brûle. Il ne faut pas se fier à son hypnotique odeur.
Il disait que les pléonasmes détestaient les oxymores, raison pour laquelle il en abusait. Il aimait les choses claires, directes. Il avait remarqué que mes ratures étaient destinées à défigurer un texte parfaitement maquillé. Certaines crevaient le papier. »
« Mais, mon fils… je ne suis plus de ce monde. Ta maman peut bien agir comme elle l’entend. Je suis persuadé qu’elle s’est imaginé que tu avais besoin d’un second papa. D’une épaule aussi costaude que la mienne pour te lancer dans la vie. Quelqu’un pour te pousser sur la piste, et courir assez vite pour te récupérer en bas. »
« Il n’est pas très viril. Il a les cheveux longs. On dirait une fille. Il est plus jeune que toi… ça, c’est sûr. »
« Elle aussi, Franck. »
J’avais bougonné dans mon duvet, éveillant l’intérêt d’une vieille dame qui, sur la dalle d’à côté, caressait des fleurs probablement achetées à l’entrée du cimetière.
« Tu es trop gentil, papa. Moi, je crois qu’elle avait peur de ne plus plaire. Je ne lui suffisais pas. »
« Tu parles aux morts, c’est bien, mon petit. Ils nous entendent, et sont friands de ce que nous vivons en leur absence. Les fantômes existent. Ils viennent écouter aux portes. Ils n’osent pas entrer dans nos chambres, alors on monologue. C’est comme faire la lecture à un aveugle. Et si on les surprend, ils disparaissent aussitôt. Tu crois aux revenants ? »
Je me suis dit que c’était mal de me distraire pendant que je causais à mon père.
« Et ta maman… Ne me dis pas que tu es orphelin… »
« Je ne vous dis rien… ça ne vous regarde pas. Est-ce que je vous demande, moi, si vos fleurs valent la peine d’être soutirées à la terre nourricière ? »
Elle ne s’offusqua point de mon arrogance.
« Nos morts s’y sentent à l’aise, pourtant… »
« Où ça ? »
« Dans la terre nourricière. »
« Qu’est-ce que vous racontez, on les a enfermés dans une boîte. Foutez-moi la paix ! »
« Mais quelle peste ! Tu mériterais que le fantôme de la personne pour qui tu priais, tout à l’heure, vienne te hanter jour et nuit. »
« C’est ce qu’il fait. Mon père sera dans ma tête jusqu’à ma mort. Et il n’a pas besoin que je lui raconte ma vie, il est là, derrière chacune de mes pensées, il précède chacun de mes pas. Il est juste silencieux, et les talons de son ombre claquent dans mes oreilles. »
Elle se releva brusquement. Ce qui la fit hurler de douleur. Elle s’éloigna en bougonnant. J’ai souhaité que le sol s’ouvre sous ses pieds. Elle avait oublié de déposer son bouquet au pied de la croix sculptée dans de la pierre brute. Elle est revenue, tête basse et mains tremblantes, et l’a déplacé en évitant de trop se pencher. Elle a murmuré je ne sais quelle prière. Elle s’est signée mécaniquement en reniflant. Elle avait dû être belle, jadis, sans cette colère qui, aujourd’hui, fardait sa peine. Elle n’avait probablement pas les moyens d’offrir une dernière demeure de qualité à son époux.
« Franck, ne juge pas les gens sans les connaître. Si ça se trouve, c’est la tombe de son petit-fils. »
J’ai vérifié. Mon père avait raison. Le jeune défunt avait mon âge.
« Tu as triché, papa. »
Le silence m’a enveloppé comme un poisson dans du papier journal.
*
Cette année-là, j’ai changé de statut. Dans ma peau de collégien, lorsque je me caressais les joues, je sentais que mon duvet prenait de la consistance. Mon avenir de lycéen se précisait.
Je continuais de rendre visite à papa en cachette. Je n’avais jamais osé demander à maman pourquoi elle ne fleurissait pas sa tombe, de temps en temps. Son nouveau mec s’était fait couper les cheveux, histoire de paraître plus mûr. Il lui arrivait de dormir sur le canapé, dans le salon.
« Ils se sont encore disputés. »
« Mais alors, pourquoi reste-t-il ici ? Il n’a qu’à retourner dormir chez lui. »
« Il a vendu sa maison, probablement persuadé qu’il finirait sa vie entre nos murs. »
J’avais gardé mon doudou. Je m’étais imaginé, à tort, qu’une fois jeune adulte, je ne pourrais plus discuter avec lui. Maman avait essayé, à plusieurs reprises, de s’en débarrasser. Elle se doutait de quelque chose. Je l’avais récupéré après qu’elle l’avait jeté dans la benne à ordures. Il avait fallu le tremper dans mon bain moussant, le rincer, puis le mettre à sécher sur le rebord de la fenêtre de ma chambre.
Un jour, le mec de maman a levé les yeux au ciel – un nuage de passage avait obscurci le soleil – et il l’avait surpris qui s’ébrouait. Il avait reçu des éclaboussures sur le front. J’avais maudit son idée de se couper les cheveux afin de paraître plus viril.
Une heure plus tard, me croyant absent, je l’ai retrouvé dans ma chambre.
« Vous cherchez quelque chose ? »
« Je t’avais demandé de me tutoyer. »
« Vous ne m’avez pas répondu. »
« J’ai cru que tu m’avais pissé dessus. »
« Pardon ? »
« J’ai reçu du liquide sur la tête. Je suis venu voir ce que tu faisais. »
« Et tu rentres dans ma chambre sans frapper ? Tu croyais que j’étais sorti, n’est-ce pas ? »
« Oui. Je l’avoue. Mais j’ai tout de même reçu de la flotte… »
« Tu l’as goûtée ? Allez, j’ai des devoirs à finir ! Tu veux bien me foutre la paix ? »
« C’est si gentiment demandé. »
J’ai haussé les épaules.
« A propos, merci pour le tutoiement. »
J’ai attendu qu’il descende l’escalier et j’ai appelé mon doudou.
« Je suis ici. »
Il était sous le lit.
« Il y a eu un coup de vent. J’ai eu de la chance. »
« Tu mens. Tu m’avais caché que tu pouvais te déplacer. »
« Comment crois-tu que je suis rentré, chaque fois que ta mère m’a dégagé ! Tu n’as pas toujours été là. »
« Elle ne m’en a jamais fait le reproche. »
« Ça doit l’amuser. L’autre jour, je l’ai surprise qui racontait son enfance au grand échalas. Elle faisait le ménage dans ta chambre. Il l’avait suivie. Elle l’a repoussé quand il a voulu lui faire un câlin. »
– Pas dans la chambre de mon fils, voyons !
« Tu l’imites bien. »
« Après, ils se sont assis sur ton lit et elle lui a parlé de ses poupées. »
« Quel rapport ? »
« Il venait de m’apercevoir et prétendait avoir viré toutes ses peluches avant même d’entrer au collège. Et je préfère taire ce qu’il a dit de toi. Elle a acquiescé. Je n’en ai pas cru mes oreilles. »
« Je m’en doute. Elle est en train de devenir quelqu’un d’autre. Il me tarde d’avoir dix-huit ans. »
« Tu me prendras avec toi ? »
« Si j’ai un gosse, tu me seras utile. Tu seras son premier cadeau. »
Il a ri.
« Vil flatteur ! »
Le jour tant espéré est arrivé.
Mais d’abord, je dois vous toucher deux mots de ma dernière visite au cimetière. Mon doudou avait insisté pour m’accompagner.
« Mais… si on me voit… »
« Tu diras que tu ne me connais pas. Non, plus sérieusement, tu n’as qu’à mettre ta doudoune, tu m’ cacheras dedans… »
« En plein été ? »
« Oui, c’est vrai. Ces saisons qui se succèdent… Je n’ai jamais pu m’adapter. »
« Je te suivrai à distance. De toute façon, il y a peu de monde chez les morts. Et les vivants sont plus préoccupés par la beauté des fleurs que… »
« Dis-mi plutôt pourquoi tu veux venir avec moi. C’est la première fois en quinze ans. »
« Treize ans exactement. Tu avais deux ans quand ton père m’a soutiré à la vitrine d’un magasin de jouets pour que son pitchoun ait un compagnon, le soir, à l’heure du gros dodo. Il paraît que nous, les doudous, sommes redoutables face aux cauchemars de nos petits maîtres. »
« Alors ? »
« Alors quoi ? »
« Pourquoi veux-tu venir avec moi dans ce lieu lugubre ? »
« Pour l’égayer un peu. Non. C’est pour rendre un petit hommage à ton papa. Je ferai un bisou sous la dalle où il repose. »
« Mais… »
« Tu es en train de me mentir. Mon père t’a déniché sur un vide-greniers. Même que maman s’y est opposée. Elle disait que tu étais sale, que tu avais été touché par des mains impies. »
« Elle n’a pas dit IMPIES ! »
« Peu importe. Papa a dû lui fermer la bouche… »
« Avec un baiser ? »
« Et tu me coupes la parole pour me dire ça ? »
« Je fais diversion. »
« … lui fermer la bouche en lui faisant un magnifique cadeau. Un collier de perles. J’ai eu de la chance, deux jours plus tard, c’était son anniversaire. »
Il y eut un silence.
« Allez, tu peux me suivre… Mais fais-toi petit ! »
« Promis. Je me cacherai derrière mon ombre. »
J’ai souri.
*
« Bonjour, papa. Regarde qui je t’amène ! »
« Tu n’aurais pas dû, mon fils. »
« C’est le père de l’amant de ta mère qui me l’a vendu, jadis. Je ne pensais pas que tu le garderais aussi longtemps. »
« Je ne comprends rien à ce que tu me dis, papa. »
Sur la dalle, des fleurs en pot finissaient de faner. Maman m’avait devancé, et la grosse chaleur avait tout gâché. Je n’ai point culpabilisé. Même plein, un arrosoir eût été inutile. Je n’avais jamais compris pourquoi elle ne me demandait jamais de l’accompagner.
« Parce qu’elle savait que tu venais seul, peut-être. »
Il m’a semblé que la dalle se fissurait. Papa était-il en colère contre moi ?
« Ton doudou, fils, c’est lui qui a organisé la rencontre entre ta mère et mon remplaçant. »
« Mais comment est-ce possible ? Je suis paumé, papa. »
« Cet homme qui me l’a cédé à un prix dérisoire, a le pouvoir de transformer les peluches en êtres vivants. Il a tout de suite lu dans mon regard que mon couple battait de l’aile. »
« Papa, tu délires. »
« Jeune homme, votre chien a uriné sur la tombe de mon épouse et s’est enfui. »
« Je n’ai pas de chien, cher monsieur. »
« Mais… il n’y a que vous et moi, dans le cimetière. »
Mon doudou, pour devenir crédible, s’était-il métamorphosé en cet irrespectueux toutou ?
« Je ne vois aucun chien… »
L’homme me parut déboussolé. Il regardait tout autour de lui, l’air ahuri. La sensation qu’il avait le vertige, qu’il stationnait au bord d’une falaise, hésitant à sauter ou prendre du recul, au sens propre.
« Je vous prie de m’excuser. »
« Vous avez été victime d’un mirage. Les morts s’amusent avec nous. »
Il m’a toisé, l’œil noir, et s’est éclipsé.
« Papa, que se passe-t-il ici ? »
« Mon fils, tu as grandi aux côtés d’un monstre. »
« Maman ? »
« Mais non ! Ton doudou. C’est un parasite, téléguidé par un malfaisant pour le plaisir de semer le mal. »
« Maman est en danger, alors, avec ce type, fruit des entrailles d’une femme ensorcelée. »
« Je ne l’aurais pas exprimée en ces termes, mais oui, cette pensée est la bonne. »
« C’est donc pour ça qu’elle n’a jamais pu s’en débarrasser. Dès qu’elle avait le dos tourné, il revenait à la maison. »
« Tu mens, mon fils ! C’est toi qui allais le récupérer, et elle le savait. Elle avait de bons moments, nonobstant ceux où elle cherchait à nous pourrir la vie. Elle était sous l’influence de ton doudou. La suite, tu la connais. Mais ce n’est pas elle qui m’a tué. »
« C’est qui, papa ? Je suis prêt à te venger. »
« La vie. C’est la vie qui m’a tué. »
« C’est un oxymore, papa. »
« A force de côtoyer la mort, notre vie devient un oxymore. »
J’ai entendu des bruits de pas, derrière moi, dans l’allée. Le gravier trahissait quiconque voulait passer inaperçu.
Le mec de maman.
« Tu m’as suivi ? »
« Tu parlais à qui ? »
« Au vent. »
« Il n’y en a pas. »
« Justement, je lui demandais de venir, pour balayer toutes ces feuilles mortes. »
« Des feuilles mortes en été ? »
« Tu voulais me voir ? »
« Ta mère te cherche partout. »
« J’y vais. »
« Dis-moi, Franck ! Tu ne réponds jamais aux questions ? »
« Ça dépend de celui qui les pose. »
Le gravier a recommencé à crisser.
*
Le jour tant espéré est arrivé, oui.
J’ai eu dix-huit ans.
Quand on est jeune, il n’est pas interdit d’être pressé de vieillir… un peu.
Je n’ai laissé aucune chance à maman.
J’ai déménagé chez un copain. Où je ne me suis guère éternisé. J’ai trouvé du boulot dans une librairie. Le mec de maman m’a retrouvé… par hasard. Il était venu acheter un livre.
« Sois gentil et j’oublie tout ! Ne lui dis pas que tu m’as vu. »
Il a brandi le livre qu’il avait choisi.
L’Enfer pour les Nuls.
J’ai compris qu’il n’avait pas envie de payer. D’un mouvement de tête, je lui ai indiqué la porte. J’ai feint de sourire. Ce qui me fit méchamment grimacer.
« Je ne lui dirai rien, promis. Mais bon, elle ne m’a pas paru pressée d’entamer des recherches. Je crois que ça l’arrange bien que tu ne sois plus dans nos pattes. Et merci pour le livre. »
Mon patron a entendu. Il s’est pointé.
« Il a payé comment ? »
J’ai été viré. Puis j’ai eu la chance de rencontrer une veuve qui avait deux fois mon âge, et beaucoup d’argent.
Papa a remarqué que je fleurissais plus abondamment sa tombe. Je lui ai dit la vérité. Il m’a traité de « petit coquin ».
« Ils sont magnifiques, tes camélias ! Le gardien va croire que j’ai fricoté avec une milliardaire qui vient d’apprendre mon décès. »
Il a gloussé.
« Papa, même mort, tu es impayable. »
« Sont-ce là des paroles gratuites ! »
« Je t’aime, papa. »
« Pas tant que moi, fiston. »
A quarante ans et des poussières poussées sous le tapis, j’ai déménagé dans l’arrière-pays, loin de la mer et de la maison de mes parents. Abruti par le chant désaccordé des cigales, j’ai migré en Lozère où les grillons sont tellement plus musiciens. Là-bas, il y avait une baraque fraîchement retapée que m’avait « léguée » ma vieille maîtresse.
Elle n’est point décédée, non, elle avait quitté le pays à la suite d’un séjour en Grèce qui l’avait profondément marqué.
« En Lozère, tu n’auras jamais chaud, même en juillet et août. Et puis, j’ai besoin de quelqu'un de confiance pour entretenir cette maison en pierre. Les toits de lauzes résistent aux intempéries, à l’usure du temps. Comme moi, mon petit Franck. Je reviendrai. »
J’avais failli lui rétorquer : « Oui, mais toi, l’exception confirmant la règle, on va te ravaler la façade. »
La vérité était ailleurs.
J’acceptais tout de cette femme à la beauté tellement plus savoureuse une fois réchauffée.
Elle s’amusait de mes vannes sexistes. Elle avait déniché, sur Internet, un chirurgien plasticien qui faisait perdre vingt ans, parfois au-delà, aux dames fortunées. Il pratiquait dans un quartier d’Athènes dont j’ai complètement oublié le nom.
Dans un petit village de Lozère, non loin de mon point de chute, était organisé un vide-greniers. Je m’y suis rendu… histoire de voir du monde.
Et j’en ai vu. Notamment un fâcheux qui n’avait aucune raison d’être là.
Ce jour-là, le hasard s’est pris pour Dieu.
Le hasard… vraiment ?
Ni le hasard, ni Dieu.
Je l’ai tout de suite vu, haranguant la foule, avec force gestes de pantomime.
« Mes peluches sont plus vraies que nature. Si vous les traitez bien, elles murmureront à vos oreilles des secrets parmi les plus… »
Il simulait le trou de mémoire en levant les yeux au ciel… et renonçait dans un grand éclat de rire. On eût dit un clown.
Il y avait là, alignés au garde-à-vous sur des tréteaux, moult doudous couverts de poussière, au regard enkysté de billes.
Il y en avait un que je connaissais personnellement. J’ai été à deux doigts d’alerter les parents.
« Vos enfants se comportent comme si c’était la veille de Noël, quand les magasins sont encore ouverts alors que la nuit prend possession de la ville. Vous voyez bien que c’est un piège ! Il faut leur dire que cet homme est un démon ! Vous, ils vous croiront ! »
LE MEC DE MAMAN.
Et ce doudou, là, si différent des autres, tant il semblait de chair et d’os, qui me narguait sans le moindre remords.
– EPILOGUE –
Je n’ai jamais revu ma riche compagne.
J’ai choisi de rester en Lozère. D’y vieillir jusqu’à la fin du temps qui m’était imparti.
Chaque soir, j’entendais crisser le gravier de l’allée du cimetière où mon père reposait.
« C’est toi, papa ? »
« Oui. Fais de beaux rêves ! »
« Tu m’y rejoindras ? »
J’avais droit au silence.
Je ne l’ai pas oublié, non.
PENSEZ-VOUS QU’IL SOIT NORMAL DE PARLER A UN MORT ?
DE LUI REPONDRE ?
J’avais consulté un psy de Mende qui n’en a pas cru ses oreilles.
Chaque nuit, des hommes en blouse blanche entraient sans frapper…
… et me menottaient au radiateur en fonte de la chambre.