Un amour de poupée

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« Franck, c’est toi ? »

Je me suis retourné.

« Je me prénomme Franck, en effet. Ils sont nombreux dans mon cas. »

La jeune femme a souri.

« C’est moi… Miranda… nous étions inséparables, au collège. »

« Miranda, oui… J’en ai connu plusieurs, à l’époque. Il y a eu la fille du concierge, celle de madame Bertrand, notre voisine de palier… »

« Tu n’es pas sérieux, si ? »

« Je le suis toujours avec les inconnues. A ce propos, ce serait bien de cesser de me tutoyer. C’est gênant. On pourrait vous entendre. »

« Tu étais tellement plus sympa, en classe de français, quand tu me permettais de copier sur toi. Inséparables, je te dis. »

J’ouvrais la portière de ma voiture lorsqu’elle a lâché la bombe.

« Tu l’as gardée, ma poupée ? »

J’ai renoncé à introduire ma jambe droite à l’intérieur. J’ai toisé Miranda.

« Tu m’as cherché longtemps ? »

« Tu n’as pas changé. »

« Toi si. Tu as grandi, non ? »

« Alors… la poupée… »

« Je l’ai encore. Tu sais bien que je ne jette rien. Les greniers sont des poubelles qui puent la poussière. »

« Ton cynisme sonne faux. »

« Pas cynique… blasé. Je croise, tous les jours, une Miranda qui me demande si j’ai gardé sa poupée. Sinon, pourquoi veux-tu la récupérer après tout ce temps ? Ça fait vingt ans, n’est-ce pas ? »

« Pas la récupérer, non. Que tu t’en débarrasses. »

« Je te répète : pourquoi, après tout ce temps ? »

« Peu importe. Tu es en danger. »

« N’importe quoi. Au fait, en quel honneur tu me l’avais donnée ? »

« Je ne te l’avais pas donnée. Tu me l’as volée. Le lendemain, tes parents ont déménagé, et on ne t’a plus vu au collège. »

« Oui, c’est vrai. J’ai même essayé de m’évader de ma geôle pour te rejoindre et te rendre Minouche. »

« Tu te souviens de ce nom ? »

« La preuve. »

 « C’est toi qui l’appelais comme ça. »

« Allez ! Maintenant, laisse-moi partir au boulot ! J’avais déjà du retard en me levant. J’ai pourtant rêvé que je serais en avance. La nuit nous ment. »

Je me suis installé au volant en sifflotant la chanson d’Alain Bashung. Alors que je démarrais, Miranda  a mis un coup de pied dans la portière.

J’ai craché un juron. Dans le rétroviseur, je l’ai vue qui brandissait son poing, sous le regard ahuri des passants.

« Jadis, elle aurait couru. » me suis-je dit.

 

*

 

La journée avait été longue, à la librairie. Des clients de mauvaise foi semblaient s’être donné le mot. Comme mandatés par Miranda, histoire de se venger.

« Je n’ai pas reçu les nouveautés du mois. Revenez la semaine prochaine. »

« Est-ce que je peux le commander ? »

« Il y en aura assez pour tout le monde, chère madame. »

« Je vais l’acheter sur Internet. »

« Comme vous voulez. »

Un autre client désirait un livre traitant de la Bête du Gévaudan.

« Celui de Jean-Claude Bourret… ça vous va ? »

« Non, non. Celui des Bogdanoff. »

« Cher monsieur, les Bogdanoff n’ont rien écrit sur ce thème. »

« On dirait vraiment que vous ne voulez pas vendre. »

« Comme vous voulez. »

En arrivant chez moi, avant même de prendre une douche, je suis monté sous les combles.

Lorsque mes parents avaient décidé de déserter le quartier pour s’installer dans l’arrière-pays, à cause de l’ouverture d’une boîte de nuit, j’avais déjà ma petite idée.

« La drogue va nous envahir. Et le bruit, au-delà de minuit… Il va y avoir des filles vêtues comme des putes, des rixes. »

Maman ne décolérait pas.

Revenir, plus tard, beaucoup plus tard, et tout faire pour acheter la maison de mon enfance. Ce que j’ai fait. La boîte avait fermé – à cause de la drogue, justement – et j’ai contacté une agence immobilière dirigée par un ami.

 

« On part comme des voleurs. » avait fait remarquer papa.

« Pas grave. C’est à nous qu’il faut penser, pour le petit, pas à ceux qui restent. »

Maman râlait tout le temps.

« Détruire la supérette pour ouvrir une boîte. Tu vas voir, comme ils vont vite rappliquer, les drogués… »

Papa renchérissait.

« Et il va falloir prendre la voiture pour aller se servir dans un supermarché. Le plus proche est à une heure, aller et retour… avec tous ces feux rouges… et sans compter les embouteillages. »

Une fois que j’ai pris de l’âge, mes parents se sont exilés en Auvergne, chez des cousins, à cause d’un souci de santé. Le même – ils partageaient tout. Ils avaient besoin de prendre de la hauteur… pour respirer l’air pur des Cantalous.

 

Je suis arrivé devant la porte du grenier, essoufflé comme si j’avais escaladé une montagne. Longtemps que je n’y avais pas mis les pieds. Et pas forcément parce que la côte était pentue. La porte a méchamment couiné lorsque je l’ai poussée après avoir malmené la poignée.

Je suis tombé face à un bordel sans nom. Il y avait une pyramide de soldats de plomb dont le moindre choc risquait de faire faire du toboggan aux plus perchés. Des boîtes à chaussures formaient des tours appuyées contre les murs, la plupart lézardés, et où l’humidité dessinait des continents oubliés.

Je me rappelle maman collectionnant les chaussures inutilisables, mais là, c’était toute une ville qui se dressait. Une ampoule pendouillait au bout d’un fil électrique enroulé, telle une liane, autour de la poutre de soutènement. On eût dit un yoyo. Elle a grésillé lorsque j’ai appuyé sur le bouton.

J’ai soulevé le couvercle de la boîte la plus haute.

Elle m’avait paru légère et… effectivement… elle était vide.

Maman avait conservé les boîtes vides. Mais où étaient donc les chaussures ?

Les toiles d’araignées avaient transformé le plafond en chapiteau. La poupée de Miranda se balançait sur le vieux rocking-chair de papa.

« Ah, te voilà, toi ! Alors, comme ça, tu es dangereuse ? Et qu’est-ce que tu as fait pour me nuire ? Tu m’as épargné, jusque-là. Dois-je te remercier ? De toute façon, pourquoi me voudrais-tu du mal ? Je t’ai débarrassée de ton pire cauchemar. »

Il m’a semblé, alors que je faisais demi-tour, que le vieux rocking-chair avait grincé.

J’ai feint de ne rien entendre. Pas envie, paradoxalement, que le passé s’invite ici, après tout ce temps.

Parvenu sur le palier, j’ai imaginé le vide que je survolais. Saut à l’élastique ? En parachute ?

« Reviens ! Il faut qu’on parle ! »

« Tu m’étonnes. J’ai vu ta maîtresse, hier. »

« Ma maîtresse ? Tu parles. Si tu savais comme j’ai été heureuse que tu me kidnappes. J’ai eu l’impression que c’était pour mon bien… »

« Je ne t’ai pas kidnappée. Qu’est-ce que tu racontes ? »

« C’est ce qu’elle m’a dit. »

Je me suis refusé à remonter les décennies sans la machine de H. G. Wells.

« Il paraît que ma vie ne tient qu’à un fil. » ai-je ajouté.

« Je n’ai aucune volonté de… »

« … de la venger ? J’ai dû renoncer à notre relation à cause de mes parents. Nous n’étions pas vraiment amoureux, de toute façon. Nous avions juste des passions en commun. Je n’y suis pour rien si la supérette… Et puis, c’est si lointain dans le temps… »

Minouche n’a pas insisté. Le silence est revenu sous les combles et j’ai attaqué la descente de l’escalier en comptant mes pas.

Je me suis accroché à la rampe.

Si Miranda me voyait…

Encore jeune et déjà chancelant sur mes pattes.

 

*

 

Il était clair, maintenant, quelle mentait. Qu’elle avait besoin d’un bras armé… et le mien faisait l’affaire. Nos retrouvailles n’avaient point été programmées par le hasard. Elle savait donc que Minouche pouvait communiquer. Elles n’avaient jamais été copines ; raison pour laquelle elle me l’avait donnée.

Cette nuit-là, j’ai revécu la scène en songe.

« J’ai promis à ma maman d’offrir ma poupée au premier garçon qui me plairait. C’est ce qu’elle faisait quand elle avait mon âge. »

« Mais… Miranda… tu es une collégienne, et à ton âge, normalement, on ne joue plus à la poupée… Moi, par exemple, ça fait longtemps que j’ai laissé tomber mes soldats de plomb. »

« Je sais, mais maman a insisté pour que je fasse comme elle. On lui faisait le reproche, à elle aussi, mais elle s’en foutait. »

« Comme tu veux. Mais tu ne devrais pas t’attacher à moi. Je crois que mes parents vont me changer de collège. Ils vont déménager. »

« Ça ne fait rien. Si l’avenir nous sépare, elle sera là, à tes côtés, pour me représenter. Et si, un jour, on se marie, on lui dira adieu… »

Le lendemain, Miranda s’était pointée au collège avec un œil au beurre noir.

« Ton père t’a frappée ? »

« Non. Il ne se permettrait pas de lever la main sur sa fifille. »

« Un mec du collège ? »

« Non plus. C’est ma poupée. Je lui ai dit que j’allais te la donner, et elle s’est fâchée. »

« Tu te fous de moi ? »

« Pas du tout. Elle m’en a voulu de ne l’avoir jamais baptisée, et maintenant, elle m’accuse d’être influençable. J’ai beau lui dire que c’est ma décision, elle ne me croit pas. Elle s’imagine que c’est toi qui… »

« Moi qui veux jouer à la poupée ? »

« Elle te prend pour un homo. »

« Une poupée qui parle et te met des beignes, si tu ne te moques pas de moi, c’est plutôt rare, non ? »

« Pas là d’où elle vient. »

« Et elle vient d’où ? »

« D’un vide-greniers, un matin d’orage. Mon père y trouve toujours de quoi faire plaisir à quelqu’un de la famille. La foudre a frappé le stand où elle était exposée avec des peluches. Un nounours a méchamment griffé son petit maître, quelques minutes après avoir été acheté. »

Le tonnerre a ébranlé les murs de la maison.

Je me suis réveillé d’un bond. J’avais failli tomber du lit. Je me suis ressaisi. Je me suis levé et j’ai ouvert la fenêtre. J’ai écouté l’extérieur. Les volets n’étaient point frappés par la pluie. Dehors, c’était silencieux, et dedans, mon cœur tambourinait à mes oreilles. J’ai lutté contre l’envie de monter sous les combles, de capturer cette poupée, de la ligoter, puis d’aller la jeter, au cœur de la nuit, dans la benne à ordures.

J’ai tellement lutté que j’ai gagné cet immatériel combat. Je me suis recouché et j’ai dû m’avouer vaincu… par le sommeil.

 

Devant un bon café dont la fumée semblait faire la danse du ventre, j’ai repensé aux boîtes à chaussures vides empilées dans le grenier. Il m’était impossible d’accepter que maman ait craqué au point de toutes les vider, une par une, et de les remettre en place.

Mais les chaussures, où les avaient-elles mises ?

Avait-elle attendu que papa et moi nous absentions pour…

J’ai avalé mon café cul sec, au risque de me bruler le gosier. J’ai grimacé et je me suis resservi. J’ai beurré une tartine avant d’étaler de la confiture d’abricot.

« Pas de miel, ce matin. Dommage ! Je me serais invitée. »

D’une ruade, j’ai repoussé ma chaise après m’être levé.

« Qui est là ? »

Il était vrai que, lorsque j’étais gamin, maman tartinait mon pain beurré de miel. Elle disait que c’était bon pour la croissance. Papa dodelinait de la tête.

« Je n’en ai jamais mangé, moi… et regardez ! Je mesure près de deux mètres. »

Maman haussait les épaules et m’en remettait une couche. Moi aussi, je frôlais les deux mètres. Elle n’avait pas toujours tort.

« Maman… C’est toi ? »

J’avais un ami qui prétendait discuter avec sa mère, chaque matin.

« Elle teste ma mémoire. » déclarait-il.

« Maman… tu veux tester ma mémoire ? »

Rien.

« Tu ne préfères pas me dire où tu as mis tes vieilles chaussures ? »

Une profonde respiration.

« Tu m’aurais appelé comment si tu m’avais baptisée officiellement ? Minouche, a-t-on idée ! Je suis la seule poupée, parmi notre communauté, à laquelle la maîtresse n’a pas donné de nom. Chez nous, les hommes n’ont pas droit à la parole. Je ne le lui pardonnerai jamais. »

« Toi ? »

« Oui. Tu m’invites ? »

« Tu n’es pas vivante. Tu as juste été là, au mauvais endroit, au mauvais moment. »

« Tu es donc au courant… »

« Evidemment. »

« Elle parlait trop. Comment garder un secret avec elle… »

« Elle en est capable puisque personne ne sait que tu parles. »

« Qu’en sais-tu ? Ça fait vingt ans que tu l’avais perdue de vue. Et perdue, tout court. »

« Et je t’ai gagnée. Tu n’es pas un cadeau… »

« Elle s’est vengée de la plus perverse des façons, mais elle ignorait que je n’avais pas envie de te faire du mal. Elle s’était imaginée que j’étais jalouse. Tu étais trop mignon. Tu l’es toujours, mais tu as un peu forci. »

« Tu es délirante. »

« Ce n’est pas un défaut. Sinon, comment tu me trouves physiquement ? »

« Je ne me suis jamais posé la question. Par contre, si tu veux bien me révéler où tu as mis les chaussures de maman, je suis prêt à te donner mon avis sur ton look. »

« Là, c’est toi qui délires. C’est ton père qui les a foutues à la poubelle. Je l’ai vu. Il a fait une dizaine de voyages. Il était tout rouge. S’il m’avait demandé de l’aider, j’aurais refusé. »

« Tu mens ! »

« Tu as raison. J’aurais accepté. »

Le silence, dans ma tête, est revenu.

Le café avait refroidi.

 

*

 

Une idée m’a survolé tel un drone, ou un nuage d’orage. Appeler ma mère pour lui poser quelques questions, tout en paraissant attentionné. Lui mentir ?

« Maman, comment vas-tu ? »

« Bien, bien, mon fils. »

« Maintenant, dis-moi… Je suis allé faire un peu de rangement dans le grenier. Tes boîtes à chaussures… elles sont vides. C’est normal ? »

Non. Plutôt brancher mon père, accusé par Minouche.

Cette situation me dépassait. L’intuition, néanmoins, qu’elle avait un rapport avec la présence de Minouche sous les combles.

J’ai laissé sonner longtemps. Pas de réponse. S’il lui était arrivé malheur, les cousins m’auraient alerté. Pareil pour ma mère, moins concernée puisque native de la grande ville où j’étais né. Une pièce rapportée, comme disait papa dans un grand sourire. Germaine et Lucien, je ne les avais vus qu’une seule fois, ils m’avaient paru sympas et de confiance. Ils avaient retapé un buron de façon à le transformer en gîte. Les clients se faisant rares, ils s’y étaient installés avec l’arrière-pensée d’un regroupement familial. Je m’y étais opposé, allergique à la campagne à cause de l’isolement. Maman avait des cousins également, mais ils vivaient en Suisse.

J’ai rappelé. Quelqu’un a décroché.

« Franck ? Quelle bonne surprise ! Tu veux parler à ton père ? Il est parti à la pêche avec Lucien, mon époux, le cousin que tu ne connais pas. Il a oublié son portable. Je m’autorise à répondre à sa place. Je te passe ta mère, si tu veux. »

C’était la cousine Germaine, la bien nommée.

« Oui, merci. »

Elle s’exécuta après que je lui ai lancé un bisou qui a brièvement plané au-dessus de la Chaîne des Puys.

« Mon fils en personne. Que puis-je pour toi ? »

« Coucou. Je suis en train de mettre de l’ordre dans le grenier. Mais il y a quelque chose qui m’intrigue. »

« Quoi donc, mon grand ? »

« Les boîtes à chaussures de ta collection… elles sont vides ! »

Il y a eu un long silence.

« Je savais bien qu’un jour ou l’autre… »

« Je m’attendais à ta réponse. Ce n’est pas un secret de famille, si ? »

« J’ai été obligée de vendre mes chaussures à l’occasion d’un vide-greniers. Nous avons eu des moments difficiles à la suite de ta naissance. J’étais très coquette, et ces chaussures avaient de la valeur. Elles t’ont permis de grandir au chaud. »

Maman mentait affreusement mal.

« Tu ne vas pas croire ces sornettes… » intervint Minouche, ulcérée.

« Tu n’es pas seul, mon fils. Toujours aussi tombeur avec ces dames ! »

« Bon, maman, je dois te laisser. La librairie m’appelle. »

« Bien joué ! Match nul, la balle au centre. »

« Chut, toi ! »

« Embrasse papa ! Tu m’as rassuré. Je peux donc me débarrasser des boîtes vides, ça me fera de la place, si j’ai des invendus à stocker. »

« Tu es chez toi, tu fais ce que tu veux. Tu n’es pas que le gardien du musée. Gros bisous. »

« Pareil, maman. »

« Je t’ai dit que c’est ton père qui… »

« Ça va… Je ne comprends toujours pas pourquoi il aurait donné ou vendu ces belles chaussures sans l’autorisation de ma mère. »

« Il les a jetées. Faut-il donc que je trisse ? Elles étaient sans valeur. Il était bien placé pour le savoir, c’est lui qui lui en offrait une paire à chaque occasion. Ta mère en changeait quotidiennement, et parfois deux fois par jour. »

« Maman n’était pas, à ce point, naïve… »

« Qui te dit qu’elle ne jouait pas la comédie ? »

« Bon, tu me fatigues ! Je vais me prendre une bonne douche ! »

« Tu n’aimes pas le dimanche ? »

« Pourquoi tu dis ça ? »

« Pour rien. Je te sens nerveux, c’est tout. »

« Cette histoire de chaussures disparues me saoule. »

« Tu t’entêtes en vain. »

 

Une bonne douche me détendrait.

J’aime quand il pleut dans mes cheveux.

De retour de la salle de bain, une serviette ceignant ma taille, j’ai eu une fulgurance. D’habitude, c’est en gueulant dans le pommeau, parfait dans le rôle du micro, que les idées fleurissent. L’eau, sans doute.

« Minouche ! T’es là ? »

« Oui. »

« Tout à l’heure, je n’ai pas rêvé. Maman a réagi comme si elle avait utilisé ses oreilles pour t’entendre. »

« Bonjour l’image ! »

« Non, non. Avec moi, tu utilises la télépathie… »

« Que tu crois… »

« Tu n’es pas là. Si tu parlais normalement, j’aurais du mal à te capter. »

« Mais je suis là. Tu ne me vois pas, c’est tout. »

« Tu te prends pour l’homme invisible ? Prouve-le ! »

« Je peux te toucher, si tu veux… »

« Chiche ! »

Un courant électrique a parcouru mon corps.

« Non, mais… pour qui tu te prends ? »

« Tu vois ? Je suis là. Je suis même très près, parce que je n’ai pas les bras longs. Tu as aimé, au moins ? »

J’ai giflé le vide.

 

*

 

Ce soir-là, la chaleur de la journée a fait du rab. Une chaleur lourde. Le soleil masqué par une armada de nuages anthracite. Puis la lune subissant le même sort.

Je me suis couché nu. Si la sueur investissait mon corps, je serais plus rapidement sous la douche, sans perdre de temps avec le strip-tease.

Le tonnerre grondait, au loin. Je détestais les mois d’Août à cause des orages nocturnes. Bruit et moiteur.

Je me suis allongé sur le dos, bras et jambes écartés, et je me suis endormi comme on tombe de l’échelle, victime d’un vertige.

L’éclair, je ne l’ai pas vu, mais la foudre frappant je ne sais quelle cime, oui.

Je me suis assis sur le lit et c’est à ce moment-là que…

J’ai allumé la lampe de chevet. J’avais misé sur une hallucination, un morceau de rêve qui s’accrochait à mon imaginaire.

Miranda dormait à côté de moi. Mais pas totalement à côté. Il y avait Minouche entre nous.

Je rêvais. Je me suis couvert du drap dont je m’étais débarrassé.

Un grand éclat de rire a résonné dans la maison. J’ai immédiatement reconnu la poupée. Miranda était nue, elle aussi.

« Qu’est-ce que tu fais là, toi ? »

« J’ai décidé de squatter tes songes. »

« Mais je ne rêve pas ! Tu me prends pour une bille ? Et elle ? »

Miranda prit sa poupée dans ses bras et lui murmura quelque chose à l’oreille. Un truc égrillard, probablement. Son sourire gourmand en attestait. Il y eut un gros soupir. La poupée descendit du lit et quitta la chambre.

« J’ai envie de toi ! » a dit Miranda.

Je suis parti en courant sur la terrasse. La foudre a frappé le cyprès du voisin. Il a décollé comme une fusée. Je n’ai pas voulu savoir où il allait atterrir, je me suis recouché et j’ai dormi longtemps. Le soleil, de retour, était haut dans le ciel, quand j’ai ouvert les volets.

Je me suis précipité sur le palier. La porte de la salle de bain était entrebâillée. J’ai été soudain moins pressé. Le silence avait retrouvé le chemin de la maison. Dehors, les éléments avaient viré de bord. Je suis entré en simulant un ralenti. La baignoire était occupée. Des chaussures entassées jusqu’au plafond. Une fois à l’intérieur, il y a eu une avalanche. Satané courant d’air !

Le téléphone a sonné, dans ma chambre, mais bon, j’étais ailleurs.


Publié le 14/10/2026 / 1 lecture
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