Des pin’s plantés dans la peau des pins…

 

  C’est ainsi que je caricaturais autrefois les cigales. Qui transformaient la garrigue en auditorium. A cause de ces joueuses de crincrin, j’avais les pinèdes en horreur. Moi qui avais pour habitude d’y tester mes couteaux…

  Des acouphènes vivants. L’été devenait une saison maudite, l’automne un synonyme de silence dans les calanques.

  Titin, mon ami d’enfance, croyant me réconforter, me parlait des pyromanes qui, bientôt, viendraient mettre un terme au concert désaccordé. Il rattrapait ses couillonnades en m’invitant à lancer mes lames sur ces cibles gorgées de soleil. Non, je ne me voyais franchement pas « punaiser » des cigales sur les pins parasols. Lui prétendait écraser, à coups de tête, les cafards qui escaladaient les murs de son vieux mas. Il devait se ruiner en shampoings.

 

  Mais laissez-moi d’abord vous parler de la genèse de ma phobie, cette dernière n’ayant aucun rapport avec les décibels, n’est-ce pas ?

  Du tatouage qui se baladait sur l’épaule de ma nouvelle partenaire. Le dessin représentait une cigale, et celle-ci stridulait pendant l’amour.

  Quand la température monte, monte… et que c’est tous les jours l’été.

  Je l’avais rencontrée dans un bar où le comptoir en forme de fer à cheval portait malheur.

 

*

 

  Linda, barmaid au Boissansoif, avait un charme hypnotique. Lorsqu’elle vous regardait, elle vous transformait en poivrot. Elle fonctionnait comme Méduse, la Gorgone qui faisait d’un insolent ou d’un curieux une statue.

  Le café coulait à flots, le matin. Les mecs partaient travailler avec des aigreurs d’estomac et l’haleine chargée. Ils ne parvenaient point à se décoller du bar et arrivaient en retard au bureau. Mais, au moins, ils allaient bosser en sifflotant. La journée commençait plutôt bien, avec ce radieux soleil de l’autre côté du comptoir.

  Au Boissansoif, chacun bronzait en jouant la montre.

  Le soir, lorsqu’elle était de service, les pères de famille faisaient la fermeture. Leurs femmes venaient parfois les chercher. Elles se joignaient à la discussion et commandaient une tisane avant de rentrer bras dessus, bras dessous avec leurs hommes. Les couples se faisaient ensuite engueuler par leurs enfants.

  Je passais dans le coin par hasard. Le cirque avait dressé son chapiteau dans le pré du père Aspignan, comme chaque année. Le brave homme ne demandait rien en échange et il lui arrivait même de nourrir certains animaux. Gros-pif, le clown, lui rendait souvent visite et ils parlaient du bon vieux temps. La vie ne les avait gâtés que sur le tard. Ils étaient nés la même année, le même jour. Cela créait des liens.

  Linda me parut la cible idéale – c’était le cas de le dire. Martine m’avait quitté quand j’avais effleuré son bras. L’orage avait éclaté au moment où je lançais mon premier couteau. Le sang avait coulé. J’avais pris une année sabbatique.

  Linda semblait fascinée par ce que je lui racontais concernant mon métier. Elle avait fait le rapprochement avec La fille sur le pont, le film de Patrice Leconte avec Vanessa Paradis. Je me voyais tout à fait dans le rôle tenu par Daniel Auteuil. Je lui avais demandé si elle voulait se suicider, avant de réaliser l’énormité du propos. Elle connaissait bien le film et comprenait mon allusion. M’aurait-elle viré du bar si elle n’était point cinéphile ?

  Elle avait répondu que non, la vie est trop belle quand fleurissent les sourires.

  Notre discussion m’avait hanté jusqu’au cœur de la nuit. J’y avais rêvé que je la croisais sur un pont tandis que la foudre tombait sur un réverbère. Elle n’avait pas de parapluie et je me précipitais pour l’abriter de la violente averse. Je glissais dans une flaque d’eau et le sol se dérobait sous mes pas de patineur. Je tombais à la baille.

  Je m’étais réveillé au moment où un second plouf tutoyait le mien. J’ignorais si elle avait sauté pour me sauver ou si elle avait tenté de se…

  Il n’y avait personne d’autre sur le pont, ce soir-là. J’eusse tant voulu savoir pourquoi elle se promenait par un temps pareil. Et qui était mon sauveur.

  J’avais fait un second rêve, dans la foulée, plus musclé celui-là, au cours duquel je me battais en duel contre un type qui me ressemblait comme deux gouttes d’eau.

  La schizophrénie me guettait-elle ? La lame du type avait pénétré mes chairs à l’endroit exact où j’avais blessé Martine.

  Je m’étais levé en sueur. Des hauts et des bas avaient peuplé mon sommeil. J’avais décidé, dès les yeux ouverts, que je retournerai au bar tout à l’heure. Il me fallait d’urgence trouver une partenaire capable de rester froide face aux lames. Missiles à têtes chercheuses dont le vol argenté excitait la foule.

  Je m’étais moi-même exercé, avec un confrère, à ce jeu dangereux. J’avais renoncé lorsque le grand Poignardus m’avait demandé d’écarter les doigts contre le mur en contreplaqué.

  J’ai abordé le sujet avec Linda, sur la pointe des pieds, mais elle semblait s’y attendre. Son regard me scotchait à sa voix et je sus avant même qu’elle ne réponde que c’était oui, avec plaisir, j’aime l’aventure. Il lui faudrait juste s’organiser pour revoir son planning au bar. Son patron ne pouvant rien lui refuser. J’avais tiqué à l’énoncé de cette phrase.

 

*

 

  Il y eut, hélas, un virus qui grippa la machine.

  Un type un peu bizarre m’avait interpellé dans la rue. Il m’avait conseillé de me tenir à l’écart de ce bar dont le comptoir en forme de fer à cheval portait paradoxalement malheur. J’avais compris à demi-mot que Linda participait au côté obscur de cette force.

  Il avait tout de suite évoqué un peintre de ses amis autrefois magnétisé par la jeune femme. Il lui avait proposé d’être son modèle. Elle avait posé dans son atelier. Le peintre avait été cambriolé le soir même. On lui avait dérobé son attirail de peinture. J’en avais déduit, ce qui avait fait sourire le délateur, que quelqu’un viendrait me chouraver mes couteaux.

  Son sourire attestait que mon métier ne lui était point étranger. J’avais été à deux doigts de lui donner des places gratuites. Spectacle auquel je ne participerais pas, mon numéro ayant pris un retard considérable.

  Il avait ajouté une liste de noms de types ayant subi l’anathème du comptoir en forme de fer à cheval. Mais aucun n’osait accuser Linda d’être dans le coup. En avaient-ils peur ? Et si oui, pourquoi ? Elle n’avait vraiment pas le profil d’un oiseau de mauvais augure, si ?

 

  La facilité avec laquelle Linda accepta ma proposition me rendit paranoïaque. C’était si rapide, si inattendu… Je décidai de la tester. J’avais pour habitude de me rendre dans la pinède qui surplombait ma maison pour y lancer quelques couteaux sur les pins. Je choisissais un gros nœud et j’imaginais que c’était une cible de fléchettes. Je m’étais dit que je pouvais attacher Linda à un arbre et…

  Je m’étais attendu à un refus catégorique.

  J’avais du mal à comprendre son empressement à devenir la proie idéale d’un prédateur de cirque. Je me mis à douter, à croire à un traquenard. Mais quel intérêt aurait-elle à me tendre un piège ? Connaissait-elle Martine, mon ancienne partenaire ? S’apprêtait-elle à la venger ? Et comment ?

 

  Le soleil tapait dur sur la pinède et les cigales réaccordaient leurs violons. Linda avait insisté pour m’accompagner. J’allais lui montrer quelle pose prendre en public. Linda et Martine avaient approximativement les mêmes mensurations. Pour commencer, j’avais lancé quelques lames à vide. Elles fendirent l’air épaissi par la chaleur. Leurs sifflements avaient le plus grand mal à couvrir le chant des « violoneuses », plus intense que jamais.

  Le premier jour, je n’avais point remarqué un petit détail. Les cigales avaient accentué leur jeu lorsque nous pénétrâmes sous le couvert. Habitué des lieux, je ne pouvais être responsable de cette soudaine excitation. J’en avisai Linda qui en sourit. Elle ébaucha alors un geste auquel je ne m’attendais vraiment pas. Elle dénuda son épaule gauche et je vis le tatouage. Un tatouage représentant une cigale.

  – Vous croyez que c’est à cause de ça ?

  Je ne sus trop quoi répondre. Sa peau, douce et dorée, me troubla. Dans l’air saturé, les stridulations avaient redoublé. Son regard se rendit compte de mon émoi et elle se recouvrit aussitôt l’épaule. Les cigales baissèrent d’un ton. Je n’osai lui demander à quelle occasion cet insecte bruyant s’était posé sur son épaule.

  Jusqu’à ce jour, les cigales mettaient mes nerfs à rude épreuve, mais là, cette fois, elles passèrent au second plan. Je m’apprêtais à avoir des acouphènes, leurs cousines virtuelles, durant de longues heures. Mais cette pinède était un passage obligé si je voulais tester un nouveau numéro ou une nouvelle proie.

  Linda se colla au tronc d’un pin avec une grâce qu’elle n’avait point au comptoir. On eût dit qu’elle était faite pour frôler la mort. Le public aimerait cette douce somnolence du temps qui passe avant le bruit sec de la lame pénétrant le bois. L’idée d’utiliser un tronc d’arbre sur la piste me vint en un éclair. J’avais un ami ébéniste qui connaissait un bûcheron à la retraite.

  Mon association avec Linda commençait plutôt bien et je l’invitai au restaurant. Elle accepta.

 

  La soirée s’était achevée comme dans les films. Elle m’avait invité chez elle pour boire un dernier verre. Nous avons fait l’amour d’une façon inéluctable. Son tatouage avait chanté lorsqu’elle avait joui. Je simulai de n’avoir rien entendu.

 

  Le lendemain, tout rentra dans l’ordre et nous retournâmes dans la pinède. Sans le moindre geste affectueux, uniquement des rapports professionnels. Elle se dirigea vers le tronc d’un pin parasol lorsque je remarquai des bruits de pas. Ce qui attestait du mutisme des cigales. Un homme s’approchait, un fusil sur l’épaule. A la vue de mes couteaux, il sembla perturbé et ses mains furent plus fermes sur la crosse de son arme. J’avais déjà eu affaire à un chasseur, autrefois, et nous avions failli nous battre. Il semblait être le propriétaire de la forêt et me menaçait de m’en déloger à coups de pied au cul.

  L’homme armé pointa du doigt Linda.

  – Dis, toi, tu comptes la découper en morceaux avec ton attirail de boucher ?

  Il me tenait en joue maintenant.

  – Et si tu lui disais de se foutre à poil, hein ? Elle pourrait nous faire la danse du ventre. Si elle refuse, elle aura le choix entre le fusil et le couteau… pour mourir !

  J’avais dégainé une lame et celle-ci alla se planter au milieu de son front. Le coup partit et Linda s’effondra. La cigale se décrocha de son épaule et grimpa dans un pin parasol où elle se mit à chanter.

  Je m’étais réveillé dans les bras de la jeune femme qui ronronnait.

  Le cauchemar m’avait bouleversé, tant il semblait réel. Mes mains tremblaient. Linda sut comment me décrisper.

 

*

 

  Un matin, tandis que je nettoyais mes lames, un type frappa à ma porte.

  Auparavant, j’avais reçu la visite de Gros-pif, le clown. Il ne quittait jamais son énorme nez rouge. On eût dit une baudruche sur le point d’éclater. Je l’avais taquiné en lui disant que c’était la cible idéale d’un… d’un bon rhume. Nous avions discuté de tout et de rien. C’était un homme blasé qui ne s’extériorisait que sur la piste.

  Le nouveau venu me toisa de toute sa hauteur. Il était grand, très grand. Ses yeux bleus me refroidirent. Je le fis entrer. Il dut baisser la tête. Je n’étais pas spécialement petit. Il déclara devoir me parler et je l’invitai à s’asseoir dans le salon, lui proposant un café qu’il refusa. J’en aurais bien bu un cinquième.

  – Je vous ai vu, hier, avec la barmaid du Boissansoif. Dans la pinède. Je sais que vous l’avez engagée. Ce n’était pas une bonne idée.

  Les ragots se poursuivaient, tous visant la jeune femme. Mais je demeurai attentif, pour encourager la suite.

  – Savez-vous qu’elle a fait plonger un jeune poète de la région ? Il était prometteur et elle l’a ensorcelé. Après un mois dans son lit, il était devenu une plume à sec. Incapable d’écrire à sa mère.

  Il me donna quelques détails qui me firent se dresser les poils sur les bras.

  Elle avait réussi à lui laisser entendre qu’il était un piètre poète. Il avait renoncé. Elle l’avait quitté alors qu’il découchait chaque soir. On le ramassait dans le ruisseau et il prétendait s’appeler Arthur Rimbaud. Il y avait toujours un gendarme pour le croire.

  Le jeune homme s’était ensuite suicidé et Linda était devenue barmaid au Boissansoif, lieu où elle recrutait (elle aussi) ses proies.

  L’homme s’était levé. Il m’avait remercié de l’avoir reçu. Puis il était parti comme il était venu. Telle une ombre grande et maigre.

  Linda était-elle une sorcière ? Un vampire ?

  Pourquoi les autres, clients du bar ou pas, la laissaient-ils agir dans l’ombre ?

  J’eus paradoxalement envie de croire cet homme. Je m’étais dit que c’était sans doute le père du jeune poète. Il m’avait paru digne. Droit dans ses bottes.

  Il n’était pas le premier qui me mettait en garde contre cette femme. Il n’y a pas de fumée sans feu. Les ragots n’étaient qu’une boursouflure de la vérité, encore plus cruelle.

  Si elle m’avait choisi, c’était peut-être pour… pour que je devienne son bras armé, qui sait ?

  Mais si c’était pour l’unique plaisir de me détruire, son plan ne me paraissait guère crédible. Puisque ce n’était point une parente de Martine.

 

  Je devins le plus vigilant des hommes.

  Lorsque je croisais des femmes dans la rue, je regardais leurs épaules. La cigale était peut-être le sceau d’une nouvelle secte.

  La paranoïa me possédait.

 

  La séance suivante, dans la pinède, se déroula dans une tension presque palpable. Linda était vêtue d’un short. Machinalement, je cherchai sur sa peau un tatouage caché jusqu’à aujourd’hui par un pantalon qu’elle portait en permanence. Je ne l’avais jamais vue en jupe. J’avais même cru qu’elle avait des varices ou de vilaines cicatrices.

  J’avais prévu de lui proposer la tenue de Martine. Que j’avais conservée par pur réflexe. Je craignais seulement que quelqu’un nous vît et nous prît en photo. Pas envie de me retrouver sur Internet. Même si je faisais tout pour fuir la modernité. Même si je privilégiais l’artisanat. Mes couteaux provenaient tous de Thiers. Un ami me les vendait à un prix fort abordable.

  J’avais cru, à plusieurs reprises, entrevoir des éclairs de soleil sur les hauteurs rocheuses. Comme si des étincelles ricochaient sur un tesson de bouteille. Un sniper était-il allongé dans la garrigue, prêt à dégainer son appareil à prendre des photos compromettantes ? Un paparazzi alerté par Martine ?

  Linda semblait se délecter du chant des cigales. S’en nourrir. Elle fermait les yeux, attendant que sifflent les lames. Mais je savais pertinemment que les « violoneuses » lui délivraient des messages subliminaux. Elles étaient en train de me préparer un mauvais coup dans un langage que j’étais bien incapable de comprendre.

  Linda allait-elle, un jour prochain, sortir une flûte et en jouait jusqu’à ce que les cigales se taisent et la suivent dans la garrigue ?

  Elles iraient chanter aux portes des mas et Linda en profiterait pour charmer les maris, les enfants de sexe mâle. Tous en file indienne, ils iraient se jeter à la mer.

  Linda prenait un plaisir visible à être cernée par des lames. Elle souriait chaque fois que l’une d’elles se plantait à quelques centimètres à peine de ses adorables contours. Le bois picoré par les pointes émettait un bruit de hache sur le billot. Les cigales arrosaient le silence ambiant de leurs vibrantes interprétations. Les décibels augmentaient toujours lorsque Linda dévoilait son épaule gauche. La routine, désormais. Elle le faisait visiblement exprès. Son sourire devenait alors carnassier.

  Et les lames volaient entre les troncs d’arbres.

  « Le jour où elles slalomeront, bonhomme, t’as intérêt à te poser des questions sur ton équilibre psychique ! »

  Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’une égratignure eût amusé Linda. Elle n’aurait même pas sursauté.

  Je l’imaginais parfois attachée à un bûcher, sur le point d’être léchée par les flammes. Je voyais apparaître son visage souriant au cœur du foyer. D’un clin d’œil, elle m’invitait à la rejoindre.

  Je me ressaisissais aussitôt.

  Il y eut un éclair sur les hauteurs rocheuses. Encore un bout de verre jeté par un inconscient. Le soleil saurait le transformer en loupe. Il y aurait un incendie et les cigales fermeraient leurs gueules. Si je savais où elles rangeaient leurs instruments, je saurais mettre le feu à ce vestiaire d’auditorium.

  Chaque soir, les acouphènes me titillaient, histoire de me rappeler que les « violoneuses » me trottaient dans la tête longtemps après m’avoir saoulé. Ce n’était point de la bonne ivresse. Pas même la gueule de bois.

 

*

 

  Les semaines défilèrent au pas de l’oie et le soir du premier spectacle fut là. Nous étions au point. Chaque matin était devenu le maillon d’une inoxydable chaîne. La tenue de Martine allait comme un gant à Linda. On voyait clairement la cigale sur son épaule gauche, étrange décoration.

  Gros-pif était encore venu me rendre visite. Je le sentais inquiet. J’avais la chance de faire mon retour sur la piste dans une ville plutôt proche. J’ignorais si Linda comptait, par la suite, me suivre au-delà des frontières. J’en doutais.

  Gros-pif, ce soir-là, me révéla craindre un accident. Je croyais qu’il évoquait l’amateurisme de Linda… Mais non ! Il s’agissait du dompteur.

  Les bêtes étaient nerveuses à cause du mistral, et la météo n’annonçait aucune amélioration. Le dompteur était fébrile. Et ce n’était pas bon face à des machines de mort. L’un des tigres, d’un coup de patte, lui avait arraché le fouet des mains. Les griffes et les crocs deviennent susceptibles lorsque les moustaches sont défrisées par le vent.

  Linda avait été exemplaire. Plus aucun ragot n’avait terni notre préparation. Mais le Boissansoif perdait des clients. Le patron me faisait la gueule. Il avait remplacé Linda, le matin, par un jeune garçon incapable de servir un café sans trembler. Il avait cassé pas mal de tasses, quand ce n’étaient point les clients qui étaient brûlés par sa maladresse.

 

  La veille du spectacle, nous fîmes l’amour dans la pinède.

  L’idée venait de Linda. Une balade au clair de lune.

  Je n’avais cessé de me retourner. La sensation d’être suivi. La promenade, censée être romantique, devint stressante. Linda elle-même me parut moins fringante qu’à l’accoutumée. Elle semblait victime de visions. Je suivais son regard, en vain. Nous étions cernés par un monde de silence. Les cigales me manquaient presque. Je me demandais juste où elles passaient leurs nuits. Dans le dortoir de l’auditorium ?

  Et puis, soudain, je me surpris à marcher délibérément sur des pignes de pin pour les entendre craquer. Ce fut réconfortant. J’avais mis entre parenthèses les bruits précédents. Le silence n’était troublé que par mes acouphènes.

  Linda marchait à pas de loup. Son ombre s’allongeait sous le couvert. Sans les rondeurs, elle était moins désirable. Un grand-duc ulula et nous ne sursautâmes qu’à peine. On semblait s’attendre à un cri plus rauque.

  Un hurlement de bête au bois… et aux abois.

  La cigale de Linda s’était décrochée de sa chair pour utiliser son bras comme un toboggan, et lorsqu’elle avait touché le sol, c’était un minuscule dragon. Il battait de l’aile pour décoller. Des courants d’air m’escaladaient les jambes, sous le pantalon. Je me voyais cherchant à piétiner la ridicule bestiole tandis qu’il prenait du volume et se transformait en terreur du Moyen Age.

  On avait fait l’amour pour gommer le stress. La cigale avait chanté dans la nuit sans lune.

  En rentrant, je réalisai que le mistral était tombé. Plus tôt, il avait épargné la pinède.

  La météo s’était trompée et les fauves seraient calmés. Nous aussi.

 

*

 

  La piste avait été joliment sablée. Les flonflons menaient grand train. La soirée se déroulait dans une ambiance d’enfants hystériques, d’adultes aux souvenirs intacts. Gros-pif les avait fait éclater de rire entre chaque numéro. C’était l’idéal pour qu‘ils patientent. Les frissons et les cris viendraient après. Les parents avaient participé à la fête des zygomatiques. Je passais juste après les fauves. Je craignis d’avoir à lancer mes couteaux sur une moquette ensanglantée. Je voyais tout en noir. Mais la vision était sale et portait malheur – à l’image du comptoir en forme de fer à cheval, au Boissansoif.

  Je n’ignorais point que Linda n’avait jamais été acceptée par les autres membres de la troupe. Le boss, lui, me faisait la gueule depuis que je lui avais demandé de faire un effort. Il m’était redevable depuis le jour où il avait obtenu un lot d’animaux à un prix dérisoire grâce à des amis braconniers. Ces derniers avaient un bon filon en Afrique. Des safaris organisés par de riches émirs. Mes vieux potes capturaient les bêtes sous les yeux cernés des rois de l’or noir.

  Gros-pif venait de perdre son nez et Linda était tout sourire dans sa tenue sexy en diable. On sentait que certains pères de famille hésitaient entre le plaisir de reluquer une nana légèrement vêtue et la joie malsaine de la voir saigner. Une lame vagabonde, détournée par un courant d’air – il y avait une déchirure dans la toile du chapiteau.

  Le public, bon enfant, était content. Les fauves avaient été parfaitement maîtrisés par le dompteur. Le tigre énervé semblait doux comme un agneau et obéissait sans gronder. Gros-pif m’avait précédé sur la piste et Linda faisait des étirements comme si elle s’apprêtait à galoper avec les chevaux. Elle entra en scène avec un foulard autour du cou. Ce n’était point prévu. Elle le portait le soir où nous avions fait l’amour à l’issue de la balade nocturne dans la pinède. J’étais subitement serein, sûr de ma dextérité. Elle avait le relâchement communicatif.

  Ses yeux brillaient et la piste aux étoiles s’y reflétait. Il y eut un murmure lorsqu’elle apparut dans le halo de lumière. J’étais censé la suivre, mes couteaux à la main, un chapeau claque vissé sur le crâne, une cape flottant dans mon dos. Je ressemblais à Mandrake.

  Linda se positionna contre le tronc d’arbre.

  Seuls les mieux placés parmi la foule voyaient qu’il s’agissait de bois véritable. Un pin parasol. S’il n’était pas sec, on eût pu croire que la résine scotcherait la jeune femme à l’écorce. Elle y serait épinglée comme un papillon.

  Tout se passa parfaitement et un roulement de tambour annonça un lancer à l’aveuglette. Gros-pif revint me bander les yeux. Sa présence transforma le suspense en scène tragicomique. Il se retira sur la pointe des pieds et il faillit trébucher. Son nez rouge roula une nouvelle fois sur le sable.

  Il y eut un silence de mort et mes acouphènes vinrent me rappeler au bon souvenir des cigales.

  Linda ôta son foulard et son tatouage apparut dans la lumière. La lame fendit l’air et vint se planter dans la « violoneuse ».

  Linda poussa un hurlement de film d’épouvante.

  Les lumières s’éteignirent.

 

*

 

  Je n’ai jamais aimé le cirque. Les clowns ne me font point rire et les animaux, je les préfère gambadant ou se reproduisant là où la nature les a pondus.

  Mais j’étais un père de famille depuis cinq ans et je me devais de partager des petits plaisirs avec ma femme et ma progéniture. Il m’arrivait de me farcir des dessins animés imbuvables qui ne me faisaient guère oublier Walt Disney.

  Thibaud, mon fiston, lui, était à l’opposé de ce que je fus, à son âge. Il tenait de sa mère. Je m’étais endurci à l’usage. Mes goûts avaient évolué. De nos jours, ceux des gamins risquaient de ne jamais dépasser la ligne de flottaison.

  Mais ce soir-là, quand le lanceur de couteaux a épinglé la jeune femme très sexy, des souvenirs sont remontés à la surface.

  J’avais un cousin qui habitait Thiers et vendait les plus belles lames du pays. Il m’avait raconté l’histoire d’un ami dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Il était allé le voir en prison et l’autre lui avait tout raconté avec force détails. Il avait un peu perdu la tête et ne l’avait point reconnu. Il avait fait, à deux reprises, la Une des journaux. J’avais dû zapper.

  Heureusement, Thibaud ne croyait déjà plus au Père Noël.

  Ce soir-là, le prestidigitateur a égaré son assistante et le funambule a glissé sur le fil.

  C’était un mauvais soir.

  Thibaud a continué de vouloir aller au cirque quand l’un d’eux passait dans le coin.

  Je me suis longtemps demandé si ce n’étaient pas plutôt les accidents qui l’y attiraient.


Publié le 01/03/2026 / 1 lecture
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