Ce jour-là

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Je me rappelle encore ce soir-là. 
Ce soir de mes 6 ans.

J’ai voulu t’embrasser comme je le faisais toujours avant d’aller me coucher.
Je levais les bras dans les airs pour t’embrasser toi et maman.

Mais ce soir-là.
Devant oncle Jos et tante Yvonne,
tu me l’as refusé.

Ta main s’est posée sur mon épaule.
Et avec ta voix grave,
tu m’as dit que j’étais devenu un homme,
que les hommes, eux, ne s’embrassent jamais.
C’est défendu.

Ma gorge a étouffé un sanglot,
qui m’a coupé le souffle.

Ce soir-là, j’ai prié une dernière fois mon ange gardien.

À partir de ce jour-là, je me suis interdit tout geste de tendresse à ton égard.

Il m’est même arrivé d’être brutal.

Dans ma prison.
Ne rien laisser passer.
Ne rien laisser déborder.

Monter le ton.
Ravaler.
Serrer les mâchoires.
Encaisser sans broncher.

On m’a appris à frapper l’épaule.
À serrer la main plus fort que nécessaire.
À détourner le regard.
À tenir.

Puis un jour, lorsque j’ai fait mon « coming out ».

Il m’a fallu tout reprendre.

Regarder un homme dans les yeux.
M’émouvoir de sa présence.
Sentir sa taille entre mes bras.
Le laisser entourer la mienne.
Soulever les bras jusqu’à son cou.
Embrasser son front.
Ses joues.
Ses yeux.

Puis, avec maladresse,
me laisser embrasser sur les lèvres,
et me permettre d’embrasser à mon tour.

Après l’amour,
laisser ma tête tomber sur son épaule,
ou la sienne sur la mienne.

Passer ma main sur son torse.
Dormir au chaud, la joue collée à son dos.

Je croyais l’amour impossible entre hommes.

Certains sont restés.
J’ai réappris la douceur des gestes,
murmurer du bout des lèvres.

Plus tard, j’ai compris autre chose.

Dans tes silences, ton regard posé sur moi,
il y avait toujours eu cette bruine,
cette fine couche d’eau.
Retenue. Endiguée.

Comme moi avant.

Un jour, j’ai osé,
je te l’ai dit :

« Papa je t’aime. »

Tes yeux se sont remplis de cette même bruine.
D’une voix presque éteinte, tenue,
tu as répondu :

« Moi aussi mon fils.
Je n’ai jamais cessé.
Je t’aime depuis toujours. »

J’aurais voulu faire un pas vers toi.
Te prendre dans mes bras.

Mais quelque chose résistait.

L’habitude d’une frontière.

 


Publié le 11/04/2026 / 1 lecture
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