C’est l’histoire d’une ligne courbe qui s'est cassée la gueule,
trébuchant sur une ligne surélevée du trottoir
qui se la faisait trop droite.
Sans constat amiable.
Au début de la ligne, elle se majuscule,
se bombe le torse,
puis elle se contracte,
s'étend,
essaime en poussière de pollen.
Elle s'étire longuement entre virgule et point-virgule
d'une ligne à l'autre elle se prélasse,
ou brièvement elle rejoint à peine la moitié de la ligne,
Elle s'exclame.
Déclarative.
Elle s’interroge pour mettre un point final.
Mystérieuse.
Quelquefois elle s’emballe,
se balance entre les lignes et des courbes,
Elle s’échoue en point de suspension, en ellipse...
Et à d’autres moments, elle se cite en chapiteau.
D’autres fois elle s’injecte en onomatopées !
Surprenante.
Elle se fait un point d'honneur de vivre au présent,
elle se raconte au passé.
Décomposée. Nostalgique.
Elle aspire, espère un meilleur futur,
elle vit sous conditionnelle,
elle se plus-que-parfaite vers un futur antérieur.
À l’infinitif.
Invariable.
Elle court sur un vers,
sur du verre.
quelquefois elle s’y arrime,
s’enjolive de rimes,
s’y brise, se relève. Fragile.
À chaque mètre, elle avance. Nonchalante.
Elle se transforme, se métamorphose
en haïku, alexandrin, prose poétique.
Tragédienne.
Elle s’humanise,
balbutie ses états intérieurs en dialogue.
Elle est dans tous ses états,
elle se verbalise dans l’action, la chorégraphie rythmée du jazz,
elle s’incarne, se revêt d’une peau de métaphores.
Elle réfléchit sur elle-même,
Elle s’essaie ou se manifeste.
Contemplative.
Méditative.
Quand l’émotion est trop forte, elle se fragmente.
Elle perd le souffle,
sa voix s’éteint.
Elle se dissocie derrière une vitre épaisse
quand la douleur est intenable.
Il lui arrive même de s’isoler,
nue,
entre deux grands espaces.
Expansive.
Au cœur de l’intrigue, elle se tient seule, sur une ligne rouge.
Elle déteste suivre les modèles, elle aime être libre.
Elle se révolte sous un cadre.
Captive.
Et pour déjouer tout le monde,
elle s’approprie un autre langage,
elle se métisse.
Elle se créolise dans un nouveau paysage.
Sauvage.
Imprenable.
Elle se tient là devant vous.
Vulnérable.
Fière de ce qu’elle accomplit
sous vos yeux, sous vos doigts.
Elle chante dans vos têtes,
lorsqu’elle prend goût à la musique.
Mélodieuse.
Elle flirte avec votre âme
comme des notes, des soupirs,
des silences… une noire en staccato
sur les lignes d’une portée musicale.
Elle fait voluptueusement vibrer vos tympans,
envahit votre ventre,
plonge profondément dans la cage thoracique,
s’infiltre délicieusement dans vos nerfs
des notes qui s’accélèrent,
qui montent comme une marée,
s’apaisent entre deux soupirs…
après l’amour.
Allegro, crescendo, moderato…
adagio… largo…
Pianissimo.
Silencio.
Elle chante comme une soprano.
Sa bouche forme un O,
sa poitrine contrainte, s'expanse.
Son souffle pousse.
Hurle.
Le verre tient le coup.
Musicienne.
Una prima donna.
Elle s’est déjà tenue sur la ligne de front,
glissant sous les radars,
près des lignes ennemies.
Elle s’est couchée dans les tranchées,
couverte de boue, d’immondices, d’ordures.
Elle a espionné l’ennemi dans son lit
pour lui faire avouer des secrets,
lui tirer les vers du nez...
Elle a parcouru des kilomètres sous des lignes de haute tension.
Maquisarde.
Subversive.
Elle aime être en première ligne.
À la vue de tous, elle maîtrise le slam.
Elle se tient droite comme un i dans la ligne de tir.
Elle garde le monde sous sa ligne de mire,
pour éviter la ligne de feu.
Elle se tient debout sur une ligne, au bord du vide.
Elle marche sur une ligne mince
entre réel et imaginaire en équilibre.
Funambule.
Elle se refuse à sniffer la ligne blanche des illusions.
Lucide,
sous la ligne de démarcation
ou de flottaison.
Elle suit sa ligne de vie.
Elle sabote ce qui veut l’enchaîner.
Elle refuse de suivre les lignes du trottoir,
préférant les écraser de tout son poids.
Elle s’interdit d’épouser la courbe normale,
déteste être mise sous cloche.
Elle sait que la norme n’est qu’une ligne tirée,
une singularité de la majorité.
Un modèle à suivre… mais tout le reste en dévie déjà.
Elle est franche,
honnit tout ce qui cloche,
y compris les préjugés.
Elle se glace, s’insurge
si on la prend pour une conasse
Elle se fout du genre,
des jeux de rôle,
de ce qui flotte dans l’empâtement.
Elle qui a été mise en otage par ses messieurs.
Académiciens de la langue.
Là, elle se fait transgenre :
le sexe qui s’incarne, elle s’en balance.
Fluide.
Versatile.
Arrogante.
Coquette, elle garde la ligne.
Souvent, elle se maquille en adjectifs,
en superlatifs ou d’autres attributs, compléments…
Elle tire une ligne de mascara d’un trait sous le regard,
se fait jolie.
Gracieuse.
Séductrice.
Lorsqu’elle parle de sexe,
elle frémit, se fait sensuelle,
suggestive, s’érotise.
Elle s’enflamme. Impudique.
Elle se donne librement,
répugne d’être possédée.
Sans respect.
Inviolable.
Elle sait suivre le fil de la discussion
pendant qu’on lui tire les lignes de la main.
Elle se tend entre les lignes,
suspendue sur la ligne de faille. Prudente.
Elle s’incarne, parcourt les lignes de la main,
s’infiltre dans les courbes du corps,
creuse des rides ou des rigoles de larmes sur les joues.
Et dans le regard, sous la ligne d’horizon,
elle prend les lignes de fuite pour parcourir les paysages.
Elle se fait rebelle.
Elle passe la ligne jaune,
outrepasse la ligne de conduite.
Il lui arrive d’adopter la ligne dure,
pour percer la ligne de surface,
elle tarit sa ligne de vie,
lorsqu’on la resserre trop.
Elle entame alors une nouvelle ligne,
quelquefois entre parenthèses,
tracée sur la ligne du temps.
Infinie. Immortelle.
Puis épuisée, elle se couche sur la ligne,
sans déborder, comme sur un nuage.
Elle s’endort entre les marges d’enluminures,
un oreiller, comme point final.
Une ligne à tirer d’un trait
vers le rêve.
Entre deux couvertures.
Là où les lignes se tordent,
s’effacent
ou se réinventent…
Romanesque.
Une dernière ligne de larmes
qui s’éteint sur la joue
du lecteur.
Et pourtant…
Amoureuse.
Une muse.
(Texte non-libre de droits)