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EMIKO
Roman
Prologue
Tokyo ne dormait pas.Tokyo ne dors jamais… La lumière des distributeurs automatiques tremblait dans la rue vide. Trottoirs humides miroirs sombres et silencieux,
Emiko était assise au bord du futon. L’enfant respirait à peine un souffle fragile, humide , presque invisible. Depuis des jours elle n’entendait plus le monde, seulement cette phrase, lente, obstinée :
Tu n’as rien fait…IDIOTE
Son grand-père tombait dans le ciel. Le métal se brisait. Le feu ouvrait la nuit.
Elle aurait dû empêcher. Elle n’avait pas empêché.
Le silence dans la pièce devint immense.
Elle prit l’enfant contre elle. Le corps était chaud. Vivant. Elle murmura quelque chose — personne ne l’entendit.
Puis il n’y eut plus que le vide.
Longtemps après, dans un autre temps, l’eau coulait encore dans l’évier. La porte resta ouverte. La nuit continua sans elle.
CHAPITRE I
Mardi. Il pleuvait.
14 janvier. 23h07. Rue des Martyrs, Paris 9
L'avion avait atterri à 17h43. Je notai l'heure avec soin dans mon carnet — habitude de traductrice, besoin de fixer les choses dans le temps, de croire que les instants ont un poids, un sens…
17h43, CDG Terminal 2E, le sol français pour la première fois de ma vie. J'avais attendu ça vingt-deux ans.
La pluie avait commencé dans le RER. Pas une pluie de film. Rien de la pluie lumineuse de Truffaut, rien de celle qui tombe sur Montmartre dans les photos que j'avais collées sur le mur de ma chambre à Tokyo depuis l'adolescence. Une pluie grise, sale, qui sentait quelque chose d'indéfinissable — du métal mouillé, du tabac froid, peut-être l'urine, je ne voulais pas savoir. Je mis mes écouteurs. J'écoutai Debussy. Je regardai les banlieues défiler par la vitre — des immeubles beiges, des grillages, des voitures garées n'importe comment, des tags illisibles sur des murs aveugles. Je pensai : c'est normal, ce sont les faubourgs, Paris commence plus loin. Paris commence bientôt.
Paris ne commença pas…
Ou plutôt : Paris commença, mais ce n'était pas Paris. C'était une ville qui portait le même nom que la ville de mes livres, de mes rêves, de mes vingt-deux ans d'attente mais quelque chose ne coïncidait pas.
Comme lorsqu'on traduit un mot et que l'équivalent trouvé est juste sur le papier, techniquement exact, mais qu'il sonne faux dans la bouche. Un calque. Une peau sans corps dessous.L'appartement est rue des Martyrs. J'avais trouvé ce nom magnifique à Tokyo, sur le contrat de sous-location. Rue des Martyrs. J'avais imaginé quelque chose de solennel, de légèrement tragique dans le bon sens — cette façon qu'ont les Français de porter leur histoire dans leurs rues comme un manteau élégant. La réalité : un couloir de quatre mètres, un parquet qui craque à chaque pas selon un rythme précis que j'ai déjà mémorisé sans le vouloir, une fenêtre donnant sur une cour intérieure où personne ne passe jamais. Les murs sont épais. J'entends rien. À Tokyo, les cloisons sont fines comme du papier — on entend les voisins respirer, tousser, faire chauffer de l'eau à minuit, et c'est une forme de présence, une façon de ne jamais être entièrement seule même quand on l'est. Ici, rien. Un silence compact, presque hostile.J'ai posé mes valises. J'ai regardé l'appartement. J'ai pensé : c'est petit, mais c'est Paris, dans six mois tu te souviendras de ça comme d'une aventure, tu en riras. J'ai dit ça à voix haute, en français, pour entendre la langue dans cet espace. Ma voix a résonné de façon bizarre. Trop nette. Comme si les murs la renvoyaient sans l'absorber.Je me suis assise sur le lit. Le matelas était ferme, presque dur. J'ai sorti mon carnet — ce carnet noir, Moleskine, acheté spécialement pour Paris, pour consigner chaque jour de cette résidence d'écriture qui allait, j'en étais certaine, changer quelque chose dans ma vie. Je voulais écrire quelque chose de beau pour la première entrée.
Quelque chose à la hauteur de l'événement. Je suis restée vingt minutes avec le stylo en l'air.
Finalement j'ai juste écrit l'heure. 23h07…
La boulangerie en bas ouvre à sept heures. Je le sais parce que je n'ai pas dormi.
Pas d'insomnie au sens clinique pas d'anxiété particulière, pas de pensées qui s'emballent. Plutôt une vigilance sourde, inexplicable, comme si quelque chose dans mon corps refusait de croire que cet endroit était sûr. J'ai compté les craquements du parquet. Il y en a dix-sept et demie… entre la porte d'entrée et le lit. Huit entre le lit et la fenêtre. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Je note des choses inutiles depuis que je traduis — déformation professionnelle, besoin de tout inventorier, de transformer l'expérience brute en texte gérable.
Mon directeur de thèse à Tokyo appelait ça "l'instinct de transcription". Il disait ça comme un compliment. Parfois je me demande si c'est une pathologie déguisée en méthode.
À sept heures moins cinq j'ai entendu le rideau de fer de la boulangerie se lever dans la rue. Un bruit strident, métallique, définitif. Puis l'odeur — presque immédiatement, l'odeur du pain chaud a traversé la fenêtre entrouverte et rempli l'appartement. Ça, au moins, c'était comme dans les livres. Exactement comme dans les livres. Je me suis levée et j'ai mis mon manteau par-dessus mon pyjama et je suis descendue.
La boulangère avait soixante ans, des cheveux teints en roux, un tablier blanc tâché de farine. Elle ne m'a pas souri…
Elle a regardé ma commande — un croissant, un café — avec une expression parfaitement neutre, pas désagréable, juste absente, comme si elle calculait quelque chose d'entièrement intérieur et que je n'étais pas tout à fait réelle pour elle. Elle m'a rendu la monnaie sans me regarder. J'ai dit merci, bonne journée. Elle n'a rien répondu.
J'ai mangé le croissant dehors sous la pluie fine. Il était excellent. Chaud, feuilleté, avec ce goût de beurre légèrement salé qu'on ne trouve pas à Tokyo même dans les meilleures pâtisseries françaises. Je me suis dit : voilà. C'est pour ça. Ce croissant justifie tout. J'ai failli pleurer — pas de tristesse, plutôt de soulagement, comme si une part de moi avait craint que Paris ne tienne aucune de ses promesses et que ce croissant prouvait qu'au moins une était tenue.
C'est peut-être là que j'aurais dû m'arrêter. À ce croissant. À cette unique chose vraie.
En japonais un mot : 木漏れ日. Komorebi. La lumière du soleil qui filtre à travers le feuillage des arbres — pas la lumière elle-même, pas les arbres, mais l'espace entre les deux, l'instant fugace de cette rencontre. Les Français n'ont pas de mot pour ça. J'y pense souvent quand je traduis : certaines choses existent pleinement dans une langue et n'existent que par approximation dans une autre. La traduction est toujours une perte consentie. On choisit ce qu'on sacrifie.
Ce soir, dans cet appartement silencieux, je pense que ma vie entière est un komorebi. Quelque chose de beau qui n'a pas de nom dans la langue où je vis maintenant.
Je ferme le carnet. Dehors la pluie continue.
Je pensais à ma mère. À l'appartement de Shibuya où j'ai grandi, aux odeurs de ce couloir précis — tatami, dashi, le détergent qu'elle utilisait depuis toujours.
Je me demandai si la distance avait une odeur. Si l'absence avait un poids spécifique, mesurable, qu'on pourrait noter dans un carnet avec l'heure et la date.
23h51. Paris. Premier jour.
Tout va bien. Demain ce sera différent.
Elle était dans le métro pour la première fois le lendemain matin.
Ligne 12, direction Mairie d'Issy. Emiko venait de Pigalle — non, attendez, elle n'était pas encore à Pigalle, elle n'avait pas encore appris à se repérer, elle était montée à la mauvaise station, elle s'en rendrait compte plus tard, ça n'a pas d'importance. Ce qui a de l'importance : la femme.
Manteau rouge. Quarante-cinq ans peut-être, peut-être moins, les Françaises sont difficiles à dater. Cheveux noirs, coupés au carré. Elle se tenait debout dans le couloir central du wagon, une main sur la barre chromée, et elle regardait quelque chose devant elle ,pas les gens, pas les affiches, quelque chose d'invisible ou d'intérieur, avec cette fixité tranquille de ceux qui pensent à autre chose depuis si longtemps qu'ils ont oublié qu'ils pensent.
Emiko l'observa pendant six stations.
Ce n'était pas bizarre en soi. On regarde les gens dans le métro. On invente des vies. C'est une activité de traductrice, de romancière en herbe, de solitaire dans une ville étrangère. Elle se construisit une biographie pour la femme au manteau rouge — médecin, non, architecte, non, femme qui dirige quelque chose en silence et rentre chez elle épuisée d'avoir tu ce qu'elle sait. Elle lui donna un prénom : Hélène.
Elle lui donna un appartement dans le 11e, des plantes vertes sur le balcon, un amant qu'elle n'aimait plus mais qu'elle gardait par habitude ou par peur du silence.
Puis la femme tourna la tête.
Elle regarda Emiko.
Pas le genre de regard qu'on pose sur quelqu'un dans le métro — ce regard flottant, poli, qui se pose et repart sans s'accrocher. Quelque chose de direct. De précis. Comme si elle savait qu'Emiko l'observait depuis Montparnasse-Bienvenüe, comme si elle avait patienté et décidait maintenant, à Corentin Celton, de le signaler.
Emiko détourna les yeux immédiatement. Chaleur dans le visage. Le wagon ralentit. La femme descendit sans se retourner.
Emiko resta dans le métro trois stations de trop.
Elle n'y pensa plus le reste de la journée. Elle visita le Musée d'Orsay. Elle prit des notes sur les Monet — la lumière mouvante, la dissolution des contours, cette façon de peindre non pas ce qu'on voit mais ce qu'on ressent en voyant. Elle mangea seule dans un café près de la Seine, une soupe à l'oignon trop chaude qui lui brûla le palais. Elle marcha. Elle se perdit. Elle retrouva son chemin. Elle rentra rue des Martyrs, compta dix-sept craquements jusqu'au lit, s'allongea avec son carnet.
Ce soir elle écrivit davantage. La qualité de la lumière à Paris en janvier. L'odeur particulière du métro — quelque chose de chaud, de ferreux, avec en dessous quelque chose de vieux qui ne ressemblait à rien de Tokyo. La soupe brûlante. Les Monet.
Elle n'écrivit pas la femme au manteau rouge.
Plus tard, en relisant ces pages, elle se demanderait pourquoi. Elle ne trouverait pas de réponse satisfaisante. Peut-être qu'inconsciemment elle savait déjà que certaines choses, une fois écrites, deviennent réelles d'une façon différente. Qu'il vaut mieux ne pas leur donner ce pouvoir.
Peut-être qu'elle avait simplement oublié.
Elle s'endormit à minuit trente et rêva d'une ville qui ressemblait à Paris mais n'était pas Paris — les rues au même endroit, les mêmes noms sur les plaques, mais quelque chose dans l'angle de la lumière, dans la proportion des immeubles, qui ne correspondait pas tout à fait. Elle marchait depuis longtemps dans cette ville et elle cherchait quelque chose qu'elle n'avait pas encore perdu.
Au matin, elle ne se souvint pas du rêve.
Elle se souvint de la femme.
— fin du chapitre I —