Entre deux mères
Fragments d’enfance entre deux mondes
Entre deux mères, il y a deux maisons, deux visages de l’amour.
L’une rassurait. L’autre fissurait le ciel.
J’ai marché longtemps sur un sentier pour rejoindre ces deux mondes.
C’est là, dans la terre battue puis la gerçure hivernale, que mes pas ont creusé une trace qui ne s’est jamais effacée.
Dans cet aller-retour, j’ai appris les silences, les odeurs, les absences. À lire les nuages aussi.
Le royaume de tendresse
La maison des grands-parents vivait à quelques pas. Un refuge animé: tantes et oncles étiraient encore la fin de leurs adolescences sous ce toit généreux. Et moi, petit corps fragile, je respirais sans étouffer dans les bras de ma grand-mère.
Elle avait les mains toujours pleines de caresses. Son parfum de savon à la rose flottait comme une bénédiction dans l’air du matin. Quand elle me prenait contre elle, tout devenait simple.
Deux chiens épagneuls aux oreilles tombantes et à l’œil triste vivaient chez mes grands-parents, Prince et Princesse. Une royauté sans palais, sans couronne, gardiens bienveillants d’une terre de bottes boueuses et de cris d’enfants.
Autour d’eux, des chats glissaient dans les herbes hautes comme des ombres libres.
La cuisine d’été m’est revenue par l’odeur des patates écrasées, un peu suries, tenaces, comme si le temps s’était collé au fond du chaudron.
Là, la tendresse des gestes se mêlait aux rudesses du quotidien.
Derrière la grange, s’étendaient les champs de céréales qui murmuraient sous le vent.
Juste de l’autre côté de la route, le lac. Toujours là, bleu ou gris selon l’humeur du ciel. Avec ou sans ride à sa surface. L’été, on y entendait les grenouilles rivaliser pour entonner le plus mélodieux des croassements.
Ce monde ne connaissait ni l’urgence, ni la ville. Il vibrait.
Et moi, j’aurais voulu qu’il tienne, sans ce frisson sous mes pieds.
Le silence en héritage
Dans l’une des maisons, le silence était absolu ou ponctué par des sons discrets, des soupirs. Le tic-tac d'une horloge égrenait le temps comme un chapelet.
L'air sentait le propre.
L’aseptisé.
Comme des draps trop neufs.
Une odeur de boules à mites.
Les rideaux restaient souvent tirés, même au plus beau jour. Lorsqu’un rayon de soleil perçait un rideau entrouvert, c’était pour chasser les ombres tapies dans le creux d’un coin.
L’autre maison était presque charnelle. Débordante de lumière. Chaque rayon s'y attardait. On y sentait l’odeur du pain qui cuit. Le steak au poivre qui fait saliver les bouches gourmandes. On y entendait les rires, les bruits de la ferme. La voix d’une radio mettant en scène Les joyeux troubadours. Quelquefois, après avoir demandé à grand-maman, je déposais un microsillon sur le vieux pick-up et j’écoutais de vieilles chansons d’antan de Luis Mariano. Ravi.
Je faisais la navette entre deux maisons comme on passe d’un rêve à l’autre.
Une maison pour les câlins. Une autre pour les silences. Deux mondes côte à côte.
Pour y parvenir, je traversais un petit sentier, dans le champ, tapissé d’herbes hautes qui caressaient mes mollets. Ce corridor végétal devenait mon chemin secret, ma course rituelle entre deux formes d’amour.
Ce sentier n’était pas seulement celui des jambes. C’était celui du cœur hésitant entre chaleur et distance.
Tu allais vers l’amour qui t’appelait.
D’un côté, ma mère. Elle restait souvent dans la maison, silencieuse, concentrée.
Elle berçait mon petit frère.
Je la regardais et je me demandais :
Elle pense à quoi ?
Elle m’aime encore ?
Professeure dans l’attitude, mais incertaine dans l’âme. Elle avait eu un autre enfant en mars, un an plus tôt. Mon frère.
Il y avait une fragilité,
une instabilité chez ma mère.
Un regard qui se perd.
Sa fragilité était comme une fine porcelaine,
si facile à ébrécher.
Chaque bruit trop fort menaçait de tout briser.
Le bruit du silence autour d’elle était plus assourdissant que n’importe quel cri.
Puis, d’un coup, le hurlement.
Sa voix montait en un grondement sourd qui faisait trembler les murs de ma petite enfance.
J’essayais de comprendre :
Elle est fâchée ?
Je n’ai rien fait…
Je me tendais, à l'affût.
Comme si le plancher me soufflait un avertissement avant la tempête.
Tu devenais le gardien invisible de son humeur. Et tu te croyais responsable du moindre orage.
Ce week-end-là, au mois de juin, elle berçait le petit dernier tout en préparant le repas, le regard fixé sur les casseroles, sur le bébé, ou sur quelque chose « de plus loin ».
Et je pensais tout bas :
Peut-être qu’elle ne me voit pas parce que je suis trop petit.
Ce n’était pas toi qu’elle ne voyait pas.
L’enfant et son camion
Et moi, seul dans mon coin, je jouais avec mon camion. Je traçais des routes invisibles sur le parquet. Je parlais à mon ami imaginaire qui comprenait mieux que quiconque mes itinéraires de solitude.
Je dis tout bas :
— Il va chez les vaches, puis au lac, et il revient avec du soleil plein ses pneus.
Mon ami imaginaire hoche la tête. Il est le copilote de tous mes trajets.
— Tu veux venir ? lui demandais-je. Il sourit. Toujours.
Lui, il savait où allait le camion. Il riait, il approuvait, il m’écoutait, même si c’était moi qui faisais toutes les voix.
Même lui ne suffisait pas.
J’aurais voulu qu’il déchire ce silence.
J’aurais voulu que mon camion s’écrase contre le mur.
Quand je levais les yeux, mon ami imaginaire se dissolvait dans l'air. Il me laissait seul face au plancher.
Encore une fois seul.
J’aurais tout fait pour qu’il ne m’abandonne pas.
J’étais matelot sur un bateau sans capitaine.
Tu faisais rouler les roues pour étouffer le battement dans ta poitrine.
Le bébé pleure un peu. Maman ne bouge pas.
Son regard est ailleurs, derrière les casseroles, derrière le mur.
Son mur.
Je continue à rouler, à parler.
— Tu m’écoutes, camion ? Moi j’ai pas pleuré aujourd’hui.
Tu croyais qu’être sage te rendrait visible.
Alors je pose le camion. Je pousse doucement la porte. Le vent du dehors me gifle.
— Allez, on y va !
Mon camion trace la route… vers le sentier.
Le sentier entre les deux mondes
Je courais, les chaussettes pleines de brindilles. Peut-être aussi avec mes petits souliers mal enfilés.
Le cœur en sprint.
Je fuyais le silence neuf.
Le bébé trop petit.
L’impression d’être en trop.
Je courais dans le sentier, battant l’air de mes bras pour fendre l’attente.
Tu ne fuyais pas seulement le silence… tu cherchais des bras pour t’accueillir. Tu n’as pas fugué. Tu as juste choisi l’amour.
Les herbes me frôlent, elles font des chatouilles aux jambes.
Et dans ma tête, tout excité :
Je vais être gentil. Elle va être fière.
Au bout du chemin, elle est là. Grand-Maman.
Je la saisis par les jambes, fort comme si je pouvais la retenir pour toujours.
Elle baisse les yeux, sourit sans surprise :
— Mon petit gars, j’espère que tu as fait ton bon garçon…
Et moi, enfant, je réponds :
— Oui. J’ai fait attention. J’ai pas crié. J’ai été comme il faut. J’ai été sage comme une image.
Elle me prend, m’enveloppe dans son giron.
Son parfum de rose envahit mon souffle.
Quand elle me prenait contre elle,
c’était comme plonger dans un jardin,
où la tendresse poussait sans effort.
Tu te construisais une maison dans ses bras. Une cabane de tendresse.
Elle était une mère-poule. Ses rires ronds comme des miches de pain chaud réchauffaient les murs. Ses doigts courbés par l’arthrite gardaient en mémoire les filatures de Sherbrooke. Les gestes tisseurs. La résistance douce du fil.
Elle priait en parlant à la Sainte-Famille comme on parle à ses proches. Avec foi. Chaleur. Et un peu de fatigue. Une mère veilleuse: voilà ce qu’elle était. Elle brillait sans éclat. Son odeur, née d’un savon trop parfumé, habitait les draps, mes cheveux, mes silences.
Et puis il y avait ma mère. Une autre étoile. Plus pâle, plus distante. Sa voix parfois montait.
Son cœur retenu par un secret non-dit.
Une tristesse ancienne, peut-être.
Une fatigue que personne n’avait touchée.
Je grandissais entre ces deux pôles. L’une me tenait la main. L’autre me tenait à distance. Comment, dans ce grand écart, apprend-on à aimer sans crainte ?
Et dans ce balancement, je cherchais non pas à choisir. Mais à trouver des repères.
À tisser un chemin entre les deux étoiles. Je cherchais comment être un enfant.
Tout autour, le monde respirait doucement.
Là-bas, ça sentait encore le savon à la rose.
Une mère ébréchée, une tasse fragile
Ma mère avait un beau visage. Une fossette apparaissait quand elle souriait. Ses pommettes saillantes encadraient des yeux noirs. Ses cheveux sombres suivaient l’ovale de son visage.
Elle paraissait calme.
Et pourtant, derrière cette douceur presque irréelle,
il y avait des silences peuplés de cauchemars.
Des silences qui ne criaient pas.
Qui pesaient.
Je me souviens de ces instants où son regard se perdait dans une pensée lointaine. Elle ne disait rien, mais tout en elle parlait.
Une tension dans les épaules.
Une main qui s’attarde trop longtemps sur une tasse.
Un soupir discret.
Elle devenait cette jolie tasse en porcelaine.
Ronde. Ébréchée.
Et moi, enfant, je contemplais cette tasse sans voir l’ébréchure. Ses motifs. Ses couleurs. Je sentais l’arôme du liquide. Sa chaleur avant qu’il ne brûle…
La fureur et la frontière
À l’intérieur d’elle, quelque chose s’agitait soudain.
L’air changeait.
Le froid tombait.
Ses traits se tordaient.
Sa bouche frappait l’air de mots coupants.
Son regard piquait l’espace.
Puis ses yeux se remplissaient.
Je restais figé.
Quelques secondes plus tôt, elle versait le thé.
Ses yeux riaient.
Puis tout s’assombrissait.
Je ne comprenais pas.
Je ramassais ses éclats comme des lames.
Pourtant, je continuais de l’aimer.
Je guettais les signes.
Les silences.
Les sourires.
Comme on observe le ciel avant l’orage.
Je voulais croire à la douceur.
Je comptais les secondes avant que la foudre frappe.
Dans ce va-et-vient,
j’ai appris à me taire.
À plaire.
À me faire petit.
À disparaître.
Les doigts crispés.
J’ai appris à lire les signes.
À sentir les changements de pression.
Tu es devenu le météorologue de ses états intérieurs.
-Texte non libre de droits -