J’ai passé plusieurs nuits
comme un funambule sur la corde à linge,
à m’interroger sur le sens de la vie.
Alors j’ai ruminé des herbes de questions,
des tentatives de réponses
comme autant de papillons
s’ouvrant au-dessus des fleurs sauvages.

***

J’étais entre de beaux draps de flanelle,
des odeurs de printemps muet.
Il me fallait comprendre à tout prix,
pourquoi les années s’envolent
vers l’horizon sans qu’on sache vers où.

***

Puis à l’hiver de ma vie,
j’ai quitté la Terre pour d’autres cieux.
Pudique, j’ai apporté mon drap et mes questions avec moi.
Une enveloppe blanche, deux trous pour les yeux,
rien pour la bouche devenue inutile ;
mais un courant d’air froid juste en bas
pour mieux flotter, rien qui n’enchaîne,
hanter les paysages, les demeures, les humains.

***

Il est vrai que j’étais parti en coup de vent,
mais quand on meurt on n’a plus besoin des désirs
inscrits là dans les souvenirs de la chair.
Vous savez ce qui s’agite sous les draps lorsqu’on vit,
qui s’incarne dans la tendresse d’un regard épris.
Cet attachement, ce lien si enraciné,
cette passion, cette tendresse qu’on amène avec soi.

***

Puis en examinant davantage les plis de mon linceul,
j’ai découvert d’autres trous et des taches minuscules.
Elles étaient passées sous les radars,
elles étaient là mes réponses,
pendant tout ce temps, sous mon nez,
cachées sous les rides du drap.

***

La vie est une toile tendue
dans les vents d’un songe.
Nous sommes des fantômes rêveurs,
s’évadant quelques heures dans une étoffe charnelle.
Pour ébruiter les silences,
sentir l’odeur de l’herbe,
le varech de la mer,
caresser du bout des doigts
la courbe d’un visage ou celle d’une épaule,
ressentir l’émoi de la passion animale,
l’effleurement d’une larme de tendresse.

***

Le monde est un écheveau.
Un enchevêtrement de fils de laine,
arrachés aux moutons qui peuplent les rêves
culbutant sur des nuages cotonneux.
Et nous les spectres aux doigts agiles,
sommes à la fois, leurs bergers
et les tisserands de vies.

***

Depuis j’ai fait une magnifique trouvaille,
un fer à repasser et une planche oubliée
dans le coin d’une buanderie désertée.
Laissée là dans l’urgence ou par distraction.

***

Et là je m’applique à repasser sans cesse
les plis serrés de mon enveloppe spectrale,
à la recherche de l’origine des rêves
dans les voiles de l’univers,
là où se tissent les constellations d’étoiles.

***

Je suis devenu un artiste du repassage,
dépliant l’espace-temps pour sonder l’intime et l’infini.
Un fantôme qui, d’un fil, recoud ses rêves
pour en cartographier la trame, la direction.
Une étoile filante à toute allure.
Un infini de mondes.

***

La création est dans l’intention de rendre vie à l’absurde.
Sans le justifier, sans l’arrimer à un quai.
En faire un fragment, une nouvelle, un roman, un poème.
Y ajouter des parcelles de folie,
ou la gravité d’un fantôme enchaîné qui hurle à la mort.
Glisser des écheveaux de lumière
dans des paradis éteints.
Hanter des ombres humaines
qui respirent encore.
Aventurières.
Cherchant l’origine de tout ça.
Dans les méandres de cet élan de vie,
gravé au plus profond de soi-même.

***

Et un jour, le voile se déchire, il se ramasse au fond d’un placard,
Derrière la porte entrouverte,
j’entends d’un coup, comme un sifflet strident.
Un enfant qui crie :
« Maman, y a un fantôme dans la garde-robe. »
Et sa mère lui répond :
« Dors mon grand, c’est juste un mauvais rêve,
tu sais bien que les fantômes, ça n’existe pas. »

***

Je me resserre, sous mon voile, une larme évanescente
coule des trous du tissu.
« Les adultes ne voient plus les fantômes
et ne croient plus à la puissance des rêves.
C’est pourtant d’eux qu’ils sont issus. »

***

Au petit matin, la mère ouvrira le placard,
époussettera quelques toiles d’araignée,
balayera les ombres tapies dans les recoins.
Et pour finir, assainira l’air d’un spray pour masquer
l’odeur de cendres et de flanelle.
Puis glissera dans un sachet suspendu
quelques boules à mythes,
sans trop savoir pourquoi,
elle a oublié.

***

Le temps efface les réponses de l’innocence
et les questions errent sur les draps des songes.


Publié le 06/06/2026 / 43 lectures
Commentaires
Publié le 07/06/2026
Ce qui m'interpelle ici c'est la minutiosité du repasseur lequel, avec une sage patience , finit par sculpter une figure en drapé métaphysique posant la question fondamentale: dans quel état j'erre?
Publié le 07/06/2026
Merci M. Grimaldi pour la justesse de votre analyse. En effet, le fantôme repasseur est né d’une nuit où, moi aussi, je me demandais : « Dans quel état j’erre ? »… entre les draps de la vie et ceux de la mort, qui s’approche peu à peu, à pas feutré. Une métaphysique sans réponse véritable, cachée sous les plis d’un drapé. Je suis heureux que ma prose poétique ait trouvé son chemin jusqu’à vous : c’est la plus belle des récompenses.
Publié le 07/06/2026
Merci pour ce joli texte poétique qui m'a apporté une sorte d'apaisement et m'a fait sourire intérieurement. Pas un sourire narquois ou d'amusement, mais un de ces sourires que l'on fait malgré soi quand on n'a pas vu venir l'émotion.
Publié le 07/06/2026
Merci, M. Kacewsky. Je cherchais à écrire quelque chose en demi-teinte, un sourire en coin avec une larme cachée derrière. Je suis heureux que cela vous ait touché.
Publié le 07/06/2026
Un fantôme qui parle c'est original ! Cela ravive très bien l'imagination enfantine. Quand on crée on redevient un enfant mais avec des yeux d'adulte. Cet esprit qui se cherche suscite une certaine tendresse. Merci pour ce joli texte !
Publié le 14/06/2026
Merci Lucie pour ce commentaire. Ce fantôme est effectivement un peu comme un enfant qui n'a pas fini de grandir, et qui pose des questions d'adulte en jouant avec des images d'enfant.
Publié le 10/06/2026
Merci pour ce texte qui bouscule. Nous nous mettons dans de drôles d'états ou plutôt devrais je dire dans de beaux draps blancs. Nous devenons des fantômes mais parfois c'est nécessaire. Necessaire d'oublier, de se faire oublier. Nécessaire de quitter ce monde pour mieux le retrouver et en apprécier les richesses. J'aime particulièrement la fin qui n'en est pas vraiment une. Elle nous questionne, nous bouleverse.
Publié le 14/06/2026
Merci Ioscrivo pour ce commentaire tout à fait juste. Se faire oublier est quelquefois nécessaire, prendre du recul pour s’inscrire à nouveau dans le monde, le hanter. Nous sommes à la fois des acteurs et des spectateurs, mais les questions, elles, subsistent.
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