Les objets ne parlent pas.
Et si certains portaient en silence nos joies, nos blessures, nos départs et nos renaissances?
Et si les histoires humaines ne disparaissaient pas toujours avec ceux qui les ont vécues ? Si elles demeuraient cachées dans les objets que l'on croyait avoir jetés ?
Il suffirait peut-être d'un peu d'imagination... pour les entendre.
Je me sens vide. Je suis entassée là, avec d'autres, dans une boîte fermée. Je les sens collées contre moi.
Soudain, la boîte s'ouvre. Une fine lueur s'infiltre dans mon col. Des mains m'entourent délicatement. Une lumière plus vive me traverse. Des doigts me font lentement pivoter, glissent sur mon verre, de mes épaules jusqu'à mon col.
Ils me tournent vers la lumière. Je me demande ce qu'ils espèrent y trouver.
Puis j'entends une voix.
— Elle est parfaite. Aucun défaut.
Une main me dépose avec d'autres sur un tapis roulant. Nous avançons lentement. En file. Une pluie chaude glisse sur mon verre. J'ignore ce qu'elle emporte, mais je me sens tout à coup plus légère. Des griffes métalliques me redressent. Puis un flot tiède se précipite en moi. Il monte, monte encore. Je déborde.
Je frémis. Je brille de mille feux. Autour de moi, les autres scintillent. Elles portent la même robe verte que moi. Puis nous nous mettons à tourner les unes autour des autres, comme dans un bal, rivalisant d'éclat.
Une autre main m'attrape et me place sous un bec de remplissage. Puis un nectar pourpre se déverse en moi. Je le sens envahir ma robe, monter jusqu'à mes épaules, s’immobiliser au seuil de mon col.
L'odeur est tout à fait sensationnelle. Des parfums de cassis et de légères notes de chocolat noir et de vanille embaument l'air.
J'ai à peine le temps de reprendre mon souffle que des doigts agiles me dirigent ailleurs. Une pression comprime mon col. Je sens une matière rugueuse s'y enfoncer. Une odeur de liège s'ajoute aux parfums qui m'habitent. Puis je tourne, comme si je paradais dans une boutique de mode. Un fin manteau de papier vient enlacer ma robe.
Je suis prête. J'ai le goût de la fête. Je me sens jolie.
Je retrouve mes sœurs dans une boîte. Il fait à nouveau nuit. J'entends un moteur ronronner. Nous défilons sur un autre tapis. Les cartons amortissent le tintement de nos robes qui s'entrechoquent.
Nous avons dormi un moment dans un entrepôt. Nous étions de jeunes filles étourdies. Je ne sais combien de temps a duré notre sommeil, mais j'ai gardé au fond de moi une impression étrange. Le nectar que je porte semble se transformer lentement. Quelque chose en lui gagne en profondeur. Ma robe pourpre semble, elle aussi, avoir changé. Je le verrai peut-être bientôt à la lumière du jour. J'ai vieilli. Me voilà devenue plus mature, mais je me sens toujours belle. Juste un peu enivrée par l'idée du voyage.
J’entends des hommes discuter. Que vont-ils faire de nous ?
— Il faut les entasser au fond. Elles ressentiront moins le choc de la traversée. Comme ça, aucune ne se brisera par mégarde.
Puis le navire prend la mer. Une fine pellicule d'humidité froide se dépose sur moi. Je frissonne, mais mes sœurs me réchauffent du mieux qu'elles le peuvent. Une odeur de bois humide flotte autour de nous, âcre et désagréable. Les secousses nous font nous entrechoquer. La traversée est pénible.
— Où crois-tu qu'on nous emmène ? me demande ma voisine.
— Là où quelqu'un nous attend.
— J'espère qu'il y fera plus chaud, parce que là, je t'avoue, on se les gèle.
J'ignorais alors qu'il fallait parfois tant voyager avant d’être choisie.
Enfin, les secousses cessent. Nous voilà bien droites dans le fond de la boîte. Le froid est toujours là. Dans quel pays sommes-nous ? Ils parlent la même langue que le vigneron, que les travailleurs, que les hommes du navire. Leur accent chante différemment. Même leurs jurons sonnent étrangement.
On est loin des jurons auxquels j'étais habituée :
« Putain, Didier ! Qu'est-ce que tu fous ? Sacré bordel de merde ! »
Les expressions me sont étrangères, je ne comprends absolument rien. Et ces jurons, ils les utilisent comme noms, verbes, adjectifs, adverbes... et même comme ponctuation.
— Awaille, Bertrand ! Grouille-toé l'cul. Faut s'dépêcher d'vider l'camion. Y fait frette en tabarnak à soir !
— J'm'en saint-ciboirise de toé. Ta yeule !
Ma sœur de répliquer :
— Mais qu’est-ce qu’ils disent ? Je ne comprends strictement rien à ce qu’ils racontent.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie, le temps est sage. Nous apprendrons sur le tas. Après tout, nous avons bien appris le bordelais.
— Je sais, je me fais souvent un sang d’encre.
Une autre sœur inquiète s’ajoute à la discussion.
— J'espère qu'ils ne nous ont pas fait traverser tout cet océan de merde pour finir en vinaigrette...
Et une autre s'élance :
— Arrête ! J'pense... j'pense que j'vais tourner...
D’autres voix provenant d’autres boîtes se font plus
— Mais non, voyons. Arrêtez de faire des chichis, les Bordelaises. Nous, les Provençales, on est habituées aux accents qui chantent. Après tout, les accents c’est comme le bon vin : il faut leur laisser le temps de se révéler.
Les Provençales sont parties. Leur boîte a été emportée avant la nôtre.
— Il était temps ! Elle me les a gonflées, celle-là. Elles se croient toujours plus parfaites que les autres, ces Provençales. Nous, au moins, on a du caractère !
Enfin, des bras nous enlacent. Oh ! Il fait plus chaud ici. Allez, sortons de là ! J'ai hâte de découvrir dans quel patelin on s'est retrouvées.
La boîte s'ouvre. Je cligne de l'œil. La lumière est vive.
On nous place dans la rangée du haut entre les Bourguignonnes et les filles de Loire. Les Provençales dans la tablette du bas. Nous avons pris de la hauteur. Mais ça ne nous est pas monté à la tête. On a beau être coincées mais nous ne sommes pas prétentieuses. Tiens, juste à côté, dans la rangée voisine, des cousines : des bières belges, toujours à folâtrer la mousse jusqu'au cou. Elles sont coquines.
Et juste à côté, des Crémants d'Alsace, toujours à pétiller à deux pas des Champagnes, qui, elles, se la pètent grave. Toujours à vouloir épater la galerie. À les entendre, il n'y aurait pas de fête sans elles.
Enfin... sans vouloir nous montrer snobs, nous venons tout de même d'un terroir de grands crus. À deux pas de Pomerol et des Pétrus de ce monde.
Nous sommes bien entourées. J'entends des Italiennes, des Espagnoles, des Portugaises, des Australiennes, des Grecques... Mon Dieu, on se fait multiculturelles ici !
Oh ! Là-bas, on nous souhaite la bienvenue. Elles ont le même accent que les débardeurs. Elles sont accueillantes. Leur style est bien à elles. Une étiquette rustique. Une robe plus jeune. C'est vrai qu'elles n'ont pas eu à se taper tout un océan. Elles sont autochtones.
— Bienvenue, les Françaises et les Belges ! On vous inviterait bien à faire cul sec dans un vin et fromage, mais la Société des alcools du Québec nous a à l'œil.
Une Québécoise, un vin de glace aux épaules étroites presqu’absentes, dévisage mon amie inquiète avec un sourire en coin :
— T’as l’air un peu dépaysée, ma belle. T’inquiète, on va t’apprivoiser.
Ici, on est toutes des amies qui aiment se taquiner.
Ces Québécoises ont quelque chose de spécial. Elles viennent d'un terroir où le choix des cépages demande une grande ingéniosité. On dirait que le froid les a rendues plus chaleureuses. Elles ont du caractère... et du nez.
Une Portugaise, un porto aux accents sucrés, murmure :
— Elles sont simpáticas, ces locales... Mais un peu brutas, non ? Regardez leurs bouchons : du liège basique, pas de capsule en or comme les miennes !
La Québécoise, qui a tout entendu, éclate de rire :
— Hey la Portugaise, calme-toé le pompon. Pas obligée de faire ta fraiche avec ta capsule dorée. Tout le monde sait que c’est dut tock. Tabarnak, les Européennes ! On est peut-être jeunes, mais on a du guts ! Pis nous autres, on pousse dans un pays où l'hiver dure six mois!
Nous nous endormons pour la nuit. Il faut bien cuver notre vin ensemble.
Au matin, la lumière nous réveille peu à peu. Les premiers clients poussent la porte. Un courant d'air froid s'engouffre avec eux. C'est l'hiver.
Un jeune homme s'arrête devant notre rangée. Il nous observe longuement. Son regard glisse des vins rouges aux vins français, puis d'une région à l'autre. Enfin, il s'attarde sur les noms des domaines imprimés sur nos étiquettes. Il me prend dans sa main, me retourne. Hésite. Me dépose à nouveau sur la tablette.
Que cherche-t-il ?
Il fait un pas de côté. Ses doigts se referment sur une Bourguignonne. Un Domaine David Duband. Il la regarde avec la même attention. Cette fois, son hésitation ne dure qu'un instant. Il sourit. La glisse dans son panier... puis disparaît vers les caisses.
J'ai espéré le voyage trop vite. Il me faudra attendre. Peut-être que mon étiquette attire moins le regard. Mais il y a bien mon bouquet, la couleur de ma robe, la promesse que je porte en moi... Il doit bien y avoir quelque chose qui me distingue de mes voisines.
Je les voyais s’avancer et j’espérais qu’on me prendrait, qu’on soulignerait mes qualités, qu’on me lèverait au-dessus de la tablette. Mais souvent les regards osaient à peine s’attarder. Qu’est-ce qui fait qu’on est choisi ou non ?
Les jours passèrent, les semaines aussi. Des bouteilles près de moi ont quitté la tablette, et moi je suis toujours là, à deux pas du vide devant moi. Et si je tombais? Me remarquerait-on au moins. Un coup de serpillière et ce serait fini.
J’ai découvert que la valeur pouvait dépendre d’un simple regard. Le monde des humains est déconcertant.
— Cesse de te casser le goulot, chérie. Tu ne sais pas qu’une fois qu’on quitte la tablette, notre sort est scellé, me dit la fille de Loire juste à côté.
Puis un jour, une jeune femme, accompagnée de son ami et d'un conseiller, s'arrête devant notre tablette.
— Pour un magret de canard, je vous proposerais un Bordeaux. Celui-ci !
Mon cœur manque un battement.
Le conseiller me saisit avec précaution. Me dépose à l'horizontale dans la paume de sa main. Me fait lentement pivoter. Je sens leurs regards glisser sur mon étiquette.
J’en ai le vin au bord du bouchon. Ne t’énerve pas, ma grande, reprends de la légèreté.
C’est un grand cru de Saint-Émilion. Le cépage, un mélange bien dosé de Merlot et de Cabernet franc. Une robe d’un beau rouge carmin presque du sang. Une bouche généreuse. Corsé avec une acidité moyenne. Des arômes de cassis, de chêne grillé, de chocolat noir et de vanille. Il y a aussi celui que je vous ai présenté auparavant, le vin italien, Brancaia Chianti Classico Riserva 2022.
Oh! c’est la première fois qu’on me présente. Je contiens tout ça vraiment ? Peut-être est-ce l'explication à toute cette attente ?
— Je crois que celle-ci conviendrait. Qu’en penses-tu Paul ? demande la jeune femme en s’adressant à son ami.
— Je suis d’accord. Je te fais confiance. Entre nous deux, c’est toi l’experte des accords vins et mets.
La jeune fille me prend contre elle, elle a un parfum délicat. Floral. C’est étrange, c’est l’odeur de fleur en cette saison d’hiver. Ça me rappelle ma France natale, l’odeur de la vigne en fleur.
— Au revoir mes chéries, mes copines. Vous me manquerez. On a bien picolé ensemble.
— Addio, mia cara, siamo felici per te.
— Adiós, mi querida, estamos felices por ti.
— Adieu, la Bordelaise, même si nous avons eu une prise de bec ensemble, ça me chagrine de te voir nous quitter.
— Ne t’inquiète pas, la Provençale, je n’ai aucune rancune.
J’ai à peine le temps de saluer les autres bouteilles, mes copines, que je me retrouve à l’intérieur d’un sac réutilisable. Je sens la chaleur d’un tissu épais de coton qui m’entoure. Ils voulaient peut-être m’éviter le choc thermique. Je sens à peine le froid à l’extérieur de la boutique. Je me blottis contre la jambe de la jeune femme.
Un ronronnement de moteur, puis je sens un mouvement vers l’avant.
— Il aime le vin rouge. Je crois que ça lui fera plaisir, déclare le jeune homme.
— Bien sûr. C’est un grand cru. Et puis, avec un magret de canard… C’est parfait !
J’ai encore le cœur serré, mais j’imagine être sur une table savamment décorée, ouverte pour prendre une bouffée d’air.
Puis arrive le jour où je vais enfin accomplir ce pour quoi on m'a créée. On m'installe au milieu de la table, juste à côté d'une copine. Un vin blanc portugais, un Vinho Verde. On nous installe toutes deux sur une nappe d'un blanc immaculé aux coins brodés. Tout autour des assiettes d’un blanc plus écaille d’œuf. Les couverts brillent sous la lumière de la lampe suspendue au-dessus de nous. Entre la Portugaise et moi, un centre de table avec de petites cloches de muguet. Un peu à ma gauche, un panier de pain et un beurrier. Et près de chaque couvert, deux types de verres à vin en cristal, un plus étroit pour le vin blanc, et l’autre aux contours plus larges pour moi. L'odeur du pain chaud et le fumet du canard embaument la pièce. Difficile de ne pas avoir l'eau à la bouche.
— Alors, ma chérie, la Bordelaise, tu décantes un peu ? Profites-en ! Moi, je serai la première à être servie. Les entrées, c'est mon domaine !
— Oui, je sais. Tu y passeras avec un ceviche. Ça sent le poisson à plein nez. J'entends presque les pêcheurs remonter leurs filets pleins de cadavres. Putain, l'odeur est insoutenable !
— Attention, ma mignonne. Moi, je suis agréable en bouche ; les gens aiment ma fraîcheur. Toi, avec tes tanins, t'as un caractère un peu mordant.
— Moi, je fais l'entrée, le plat... et parfois même le fromage. Toi, une fois les fruits de mer débarrassés, on ne sait plus trop quoi faire de toi.
— Peut-être, mais moi, on n'a pas besoin de me faire décanter pendant une heure avant que je sois buvable.
— Oh… je sens que le vin me monte au nez.
Les invités arrivent et prennent place. Des éclats de voix, des rires, le froissement des chaises. Le repas peut commencer.
La Portugaise est versée dans les verres de chacun. Ils sont six à la table. Les conversations s’entrecroisent.
— Un très bon vin ce vin portugais. J’aime bien ses arômes de lime et de pomme Granny Smith. Un bon petit côté végétal. Et avec ce ceviche… wow !
Je dois le reconnaître, elle a bien raison. Les entrées, c'est bien son domaine.
Mais où va-t-elle comme ça ? Elle vient de disparaître
— Ne t’en fais pas, chérie, je suis dans le bac de récupération. Un autre voyage m’attend.
Je sens le fumet du magret de canard m’envelopper. Cette sauce au vin… mmmm. Je les vois dévorer leurs assiettes des yeux.
— On me sert avec parcimonie. Il m’en reste encore. Je suis à moitié pleine.
Je ne comprends pas ce qui se passe. Les rires et les bavardages ont cédé la place à des paroles tranchantes. L’atmosphère est à couper au couteau.
— Non, mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu t’es entendu là crisse !
— Mais je ne voulais pas, c’est arrivé comme ça. Je l’ai embrassée, puis …
— Mais t’es un sale porc. Coucher avec ma meilleure amie !
Et dire que moi, je m'ennuyais dans mon caveau en croyant que personne ne voulait de moi. Ces humains sont fascinants. Les émotions à fleur de peau. C'est comme si le bouchon avait retenu la pression trop longtemps... puis, d'un seul coup, tout éclatait. Chez eux, il suffit parfois d'un instant pour que tout vire au vinaigre.
— Calmez-vous, voyons !
— Me calmer ? Je lui faisais confiance ! Et toi... le cocu, tu ne réagis pas ? Attends... tu le savais ? T'as rien dit !
Plus personne n’a soif de moi. Moi qui croyais ajouter au plaisir d’un bon repas entre eux.
Des chaises s'entrechoquent. Une main m'empoigne par le col. Le vin se soulève en moi comme une marée.
— Disparais de ma vue, ordure !
La porte s'ouvre. Le froid entre. Il me gifle. On me soulève... et je vole. Je n'aurais jamais cru que voler ferait partie du voyage.
Je m'écrase dans la neige. Le reste de mon contenu se répand autour de moi. Comme une mare de sang. Une porte claque. Puis le ronronnement d'un moteur. Des pneus qui dérapent sur la chaussée... et le silence.
Je pensais finir au fond des verres. Pas au fond d'un banc de neige
Des flocons de neige tombent lentement sur moi. Ils m'ensevelissent. Peu à peu, je disparais.
Les Québécoises avaient bien raison. L'hiver, ici, n'en finit plus. J'entends des bottes au-dessus de moi. Des chiens qui jappent. Le grondement des voitures et leur odeur âcre traversent parfois mon manteau de neige.
Le froid conserve mieux les souvenirs. Moi, je reste figée sous mon linceul de neige et de glace, à rejouer sans cesse cette dernière scène.
Les semaines passent. Les flocons au-dessus de moi disparaissent. L'eau m'entoure désormais. J'entends les pneus des voitures soulever des gerbes d'eau, comme de petites chutes. La lumière s'attarde de plus en plus longtemps. Le froid, lui, perd peu à peu sa morsure. Le sol s'assèche peu à peu.
Moi, je suis toujours couché à l’horizontale, le goulot orienté vers la maison.
Il y a une pancarte qui s’est dressée tout près. Il est écrit :
À Vendre.
Une main m’attrape. Elle me repose debout. L’inconnu disparaît là-bas avec son chien.
On peut bien se relever d'une chute. Se retrouver debout. Mais cela ne veut pas dire qu'on n'est plus seul. J'aurais préféré qu'il m'emmène avec lui plutôt que de me laisser plantée là.
Le soleil réapparaît entre deux nuages. Deux jours passent. Je m'émerveille en voyant ce petit monde s'agiter autour de moi.
Soudain, un gros camion s'arrête. Quelqu'un me ramasse et me lance à l'arrière. Autour de moi, des bouteilles vides, du papier, du carton...
Où vais-je me retrouver ?
— Ne t'inquiète pas, la Bordelaise. Ce n'est pas ma première vie. Tu serais surprise de tout ce qu'on peut devenir.
Effectivement, on nous fait tomber sur un tapis de tri. Je me retrouve avec des copines de la Société des alcools du Québec. On nous lave, on nous broie, puis on nous plonge dans un immense four.
Je sens mon corps se dissoudre. Je ne suis plus une bouteille. Je ne suis plus que du verre en fusion.
Quand je me réveille quelques mois plus tard, je suis un éclat de verre bleu. Je fais désormais partie du vitrail d'une vieille église. La lumière me traverse. Elle me caresse enfin.
Toute la journée, j'entends des chants et des louanges. Mes copines sont tout autour de moi. Et vous savez quoi ? J'ai retrouvé la Provençale. Elle est juste à côté de moi. Elle est orangée. Moi, je suis d'un bleu d'azur.
Avant, je ne portais que du vin. Maintenant, je porte la lumière. Et peut-être autre chose.
Texte non libre de droits.