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Cela va bientôt faire plus d'une semaine que je n'ai pas vu Félicity. Il nous arrive parfois de ne pas nous voir pendant un long moment, mais elle finissait toujours par me proposer de faire une partie de jeux vidéo en ligne. J'essayais de cacher mes sentiments, de les enterrer comme je l'ai fait avec mon enfance... après tout, cela m'avait bien réussi jusque-là. Mais cette fois, tout s'est empiré. Féli ne sort plus de sa chambre et personne n'a le droit d'y entrer. Deux jours après notre dispute, les gouvernantes sont venues comme d'habitude me demander de lui apporter son repas. J'ai tenté de leur expliquer tant bien que mal que je suis la dernière personne que Féli veut voir en ce moment. Mais tout ce qu'elles ont trouvé à dire, c'est que « tout va s'arranger entre vous. Vous ne restez jamais fâchés ». C'est vrai que nous nous sommes déjà disputés, mais ce n'était que pour des broutilles... cette fois, je suis sûr qu'elle me déteste, et je dois avouer que je me déteste aussi.
Finalement, les gouvernantes ont bien évidemment eux le dernier mot et je me suis rendu à la chambre de Féli, mais... une fois arrivé. Je savais que si elle refusait de me voir, je ne m'en remettrais pas. J'ai donc déposé son plateau devant la porte et j'ai fui à toutes jambes... j'étais devenu la Félicity d'il y a trois ans, dans cette cuisine la première fois que nous nous sommes rencontrés. J'ai regretté aussitôt... je voulais la voir.
Ça fait maintenant un mois que j'ai pris cette décision amère, mais nécessaire : tout enfouir au plus profond de moi. J'ai conscience que si j'y pense une seconde... je m'effondre comme un château de cartes. Alors, je n'y pense pas. Et le meilleur moyen pour le faire, c'est de travailler trois fois plus. Les nuits raccourcissaient, les repas se résumaient à quelques en-cas avalés sur le pouce. Les délais que j'avais du mal à tenir n'étaient plus un souci, je vivais au bureau. Chaque dossier bouclé était une victoire, une échappatoire. Je voulais me perdre dans les chiffres, les rapports, tout ce qui pouvait m'éloigner... d'elle. Le travail, le café noir, c'était tout ce qui me restait. Je n'avais pas envie de dormir, je voulais avoir un total contrôle sur mon esprit. Mais petit à petit, la fatigue s'est installée, sournoisement. Des maux de tête lancinants, une vision brouillée, une faiblesse croissante... J'ai essayé de les ignorer, de les repousser. Jusqu'au jour où mon corps a décidé de me forcer à l'arrêt.
Alors que je dirigeais d'un pas lourd vers le bureau de monsieur Valygaut. Une chaleur intense me montait à la tête, et mon cœur battait à un rythme chaotique, chaque battement faisait vibrer mes tempes. J'essayais de prendre une grande respiration, mais mes poumons semblaient se comprimer, comme si une main invisible m'étranglait. Le monde basculait autour de moi. Le sol se rapprochait trop vite, mes genoux fléchirent, puis le vide. Le choc contre le sol m'a fait sursauter, une douleur vive m'a traversé le crâne. J'ai tenté de me relever, mais mes paupières étaient lourdes, et mon corps me trahissait. C'est dans un brouillard épais que j'ai entendu les voix paniquées des gouvernantes, puis le noir...
J'ouvre les yeux avec difficulté, une lumière vive me frappe en plein visage. Un bip régulier rythme l'espace. J'ai eu du mal à percuter où j'étais jusqu'à ce que je voie mes mains, j'étais branché... je me sentais faible et nauséeux, comme si j'avais nagé des heures. Puis, je l'ai vu... elle était là, sa tête posée sur mon lit. Ses cheveux roux étaient tressés d'une longue natte qui pendait dans son dos. Ils ont poussé... je voulais les toucher, mais au même moment elle commençait à se redresser. Ses yeux et ses joues étaient rougis par les larmes.
- Vous avez de la morve partout.
- Tu es un idiot.
- Je te jure, tu en a vraiment par...
- Crétin... imbécile... Espèce de... !
Soudain, elle bondit de sa chaise, ses yeux étincelants de colère. Son visage était déformé par les sanglots, et ses yeux semblaient noyer le monde dans un océan de douleur. Féli est du genre brusque, elle frappe souvent. Elle a pour habitude de frapper lorsqu'elle est excitée, triste, et même heureuse. Mais cette fois, ses coups étaient à peine perceptibles, je compris alors que mon état n'est vraiment pas au mieux. Elle finit par se calmer en se couchant sur mon torse.
- Le médecin m'a annoncé que tu étais déshydraté, que tu souffres de dénutrition et d'un gros manque de sommeil. Lorsqu'il a regardé ton dossier médical, il a remarqué que tu avais déjà souffert de dénutrition étant plus jeune, mais aussi durant tes études. Il m'a expliqué qu'à répétition cela peut te causer diverses pathologies... est-ce que tu te rends compte, Sacha... ?
- Il t'a dit tout ça ? Comment est-ce possible, ce sont des informations confidentielles.
- Je lui ai dit que tu es mon fiancé.
- Et ils t'ont cru, je rêve, tu n'as même pas de bague.
- C'est tout ce que tu retiens ? Je t'annonce que tu peux avoir une maladie qui te suivra toute ta vie, et toi, tu préfères rester sur un détail sans importance ?
- Je n'avais aucune envie que tu découvres mon passé médical comme ça.
- On s'en fiche !
- Non, pas du tout !
- Je ne veux pas te perdre !!
Elle se remet à pleurer à chaudes larmes. Ses mots résonnent en moi, brisant quelque chose que j'avais tenté de protéger. Je voulais lui dire que moi non plus, que je ferais tout pour elle. Mais les mots restaient bloqués, comme un poison que je ne pouvais pas recracher. Je déteste la voir pleurer et pourtant, j'ai l'impression de ne faire que ça. Elle ne mérite pas ça, je ne la mérite pas. Au même moment, on toc à la porte. C'est le médecin.
- Super, vous êtes réveillé Monsieur West. Votre fiancée nous a dit que vous êtes un acharné du boulot. Je ne peux pas vous jeter la pierre, cet hôpital est rempli de gens comme vous, moi y compris. Comment va votre tête ?
- Douloureuse au touché, mais j'ai connu pire.
- Oui, c'est que j'ai pu voir. Nous avons eu vos résultats et vous avez une légère commotion provoquée par votre chute, mais pas seulement. Vous êtes tombé sur votre bras et il s'est fracturé.
- Je ne l'avais pas remarqué...
- C'est normal, on vous a mis sous anti-douleur en attendant votre réveil. Je vous conseille de ne pas bouger votre bras, nous allons bientôt venir vous faire un plâtre.
- D'accord...
- Bien, maintenant... je vais être sincère avec vous, Monsieur West. Vous avez eu plusieurs épisodes de dénutrition et cette fois est celle de trop. Vous réalisez que votre état actuel est le résultat d'années de négligence, n'est-ce pas ? Si vous continuez ainsi, votre corps va vous lâcher bien plus tôt que prévu. Vous ne pouvez plus vous le permettre. La dénutrition, est loin d'être un simple problème de poids, c'est une véritable menace pour votre santé. Chaque jour, votre corps consomme de l'énergie pour fonctionner. Lorsque cette énergie n'est pas apportée en quantité suffisante par l'alimentation, c'est tout l'organisme qui en souffre. Au-delà de la perte de poids, la dénutrition entraîne une fonte musculaire progressive, affaiblissant votre corps et le rendant plus vulnérable aux infections et aux maladies. Les conséquences sont multiples et s'aggravent avec le temps. Elles peuvent aller de la fatigue chronique et de la perte d'appétit à des complications plus graves comme des fractures, des plaies qui cicatrisent mal, et même un affaiblissement du système immunitaire. Vos hospitalisations répétées en sont la preuve. Chaque épisode de dénutrition vous éloigne un peu plus d'une vie normale et active. Il est donc impératif d'agir rapidement et efficacement. C'est pourquoi, pendant votre séjour, vous serez accompagné par des professionnels de santé spécialisés. Les nutritionnistes mettront en place un plan alimentaire personnalisé pour vous apporter tous les nutriments dont vous avez besoin. Quant aux kinésithérapeutes, ils vous aideront à retrouver de la force musculaire et à améliorer votre mobilité. Je comprends que changer ses habitudes alimentaires peut être difficile, mais c'est une étape indispensable pour retrouver une bonne santé.
- Mon séjour ? Vous me mettez en arrêt ? Et si, je vous promettais de faire plus attention ?
- Sacha !
- Promettre ? Vous pensez qu'une promesse efface des années de négligence, Monsieur West ? Votre corps ne fonctionne pas comme ça. Chaque jour sans soin vous rapproche d'une autre chute, d'une autre défaillance. Vous n'aurez peut-être pas cette chance la prochaine fois. Donc, vous serez arrêté pendant un mois entier pour vous remettre en état. Ça veut dire ; pas d'heures de bureau, ni de bouclage de dossiers. Les seules choses que vous êtes autorisées à faire, c'est d'aller voir votre nutritionniste et votre kiné.
- Écoutez, docteur, je dois absolument travailler... je suis sur le point d'obtenir tout ce que j'ai toujours voulu !
- Au détriment de quoi, Sacha... ? Tu arriverais à tes fins avec une santé pourrie qui ne suit plus le rythme ?
- Tu ne peux pas comprendre...
- Non, je ne le peux pas et tu m'as bien fait comprendre que tu ne veux pas que j'en fasse partie.
- Ce n'est pas le moment, Féli.
- Tu rigoles ?
- Je pensais que vous étiez fiancé ?
- Je le pensais aussi... je rentre chez moi. J'aurais dû m'en douter, je suis trop bête. Merci, docteur, prenez bien soin de lui, s'il vous plaît...
- Attends, Féli !
Je la voyais partir, et chaque pas qu'elle faisait loin de moi semblait m'enfoncer davantage dans un abîme sans fond. Une part de moi hurlait de la retenir, de courir après elle, mais je restais figé. Incapable de bouger, incapable de parler. J'étais un prisonnier de ma propre incapacité à aimer correctement. Alors qu'elle claquait la porte derrière elle, un vide immense s'étira dans la pièce. Ses paroles résonnaient encore dans ma tête. Les mots étaient coincés quelque part, étouffés par l'épuisement et la culpabilité. Quand est-ce que tout est devenu si compliqué entre nous ? Pourquoi je n'arrive plus à lui parler correctement ? Quand je l'ai vu couché à côté de moi, j'ai eu l'impression de respirer à nouveau. Maintenant qu'elle n'est plus dans la pièce, je suis revenu au point de départ. Je n'arrive plus à me comporter comme avant. C'est comme si je me retrouvais en binôme à l'université, je finissais toujours seul...
- Je m'excuse de m'immiscer dans vos affaires personnelles, mais... les ambulanciers qui sont venus vous récupérer m'ont dit que cette jeune femme vous serrait si fort qu'ils ont eu du mal à la séparer de vous. D'après eux, elle pleurait déjà à l'arrivée des secours, et elle n'a pas cessé depuis. Je craignais qu'elle ne s'effondre à force. C'était la première fois que je la voyais sans larmes. Si votre santé vous importe peu, faites-le au moins pour elle. Bon rétablissement, Monsieur West.