Le passager clandestin

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Ce texte participe à l'activité : Le rétroviseur : écrire en regardant derrière soi

Un compagnon imprévu

C’était l’automne, une nuit de brume, le camion plongeait dans l’obscurité,
phares allumés pour tenter de fendre le brouillard épais, qui glissait comme du lait
sur une lampe.

Soudain, une forme.  Émile a sursauté. Une bête qui voulait traverser ? Rien de sûr.
Il a freiné, il a vu quelque chose bouger, sur le bord de la route, dans le rétroviseur.

Ça se rapprochait.

Si ça avait été une bête, elle aurait fui, pensa-t-il

Émile, les doigts crampés sur le volant, attendait, le souffle coupé.   Les yeux en alerte.

Dans le rétroviseur, les feux rouges derrière lui ont sculpté peu à peu une forme.
Une silhouette humaine.

La fumée des gaz rendait le tout presque irréel. Elle frôlait l’ombre de l’homme.
Une carrure large, des hanches fortes.
Il marchait d’un pas lourd et assuré, tête baissée.
Son haleine fumait devant lui, dans la froidure humide.

Une casquette plantée sur le crâne.
Des lunettes accrochées à un nez maigre, comme prêtes à tomber.
Un visage long, émacié.
Une bouche tordue, comme s’il allait hurler.

Émile fixait le rétroviseur avec une intensité inhabituelle. Il lui semblait reconnaître quelqu’un dans cet homme qui s’approchait, de plus en plus.

La cabine bascula légèrement sous le poids de l’homme qui monta.

Émile entendit la poignée de porte vaciller. La porte s’entrouvrit.

— Bonsoir, monsieur… avez-vous une petite place pour moi ? On m’a laissé sur la route, à quelques pas d’ici. Je croyais que d’autres voitures s’arrêteraient avant.
Il fait si froid… et ce foutu brouillard…

— Ben certain! Montez. Ça va me faire de la compagnie.

L’homme sortit de la poche de sa veste, un paquet de cigarettes. 
Il en offrit une à Émile, qui la prit volontiers et l’en remercia.  Il frotta ses mains pour les réchauffer, un instant.  Il fouilla tout au fond de sa veste.  Sans qu’il eût le temps de retrouver son briquet, Émile lui tendit l’allume-cigarette juste à côté du volant. 

Les volutes de fumée s’épaissirent, écrasant les poumons, brûlant les yeux.

Émile n’avait pas vu le regard de son passager.
Ses verres fumés semblaient vides.
Le timbre de sa voix était guttural, comme celui de pierres qui roulent et s’entrechoquent. 
Une odeur de poisson pourri s’échappait de ses vêtements.

Ils échangèrent quelques paroles. Banales.
Mais une étrange impression persistait : l’homme devinait ses questions avant même qu’il les pose.

Ils s’étaient arrêtés, une heure, peut-être moins. Il ne savait plus.
Un café, dans le tumulte d’un restaurant-relais. 
D’autres camionneurs. Des voix basses.
Une cuillère qui tinte contre une tasse.

L’homme lui avait glissé d'étranges mots dans sa tête...
de sa bouche béante, déformée.
Il avait été bouleversé.

Quelle langue parlait cet étranger ? 

Il voyait ses lèvres bouger, mais la voix, elle, dans sa tête.

Il l’avait laissé un matin, non loin de là,
dans une résidence pour personnes âgées.
Peut-être, ou ailleurs.
Le temps… il ne savait plus.

Il l’avait salué, comme on salue une simple connaissance,
un passager temporaire.

 

Le retour de l’étranger

Le temps semblait couler normalement avant de s’emballer d’un coup.

Et un jour, il crut défaillir.
Il l’avait revu sur une route sombre, à peine éclairée par des néons blafards.

L’air était lourd et humide, et le bruit lointain des voitures sur l’autoroute voisine se mêlait au silence de la nuit.   Ironie du sort, un pneu avait crevé.
Il s’était affairé à le changer, ses gestes automatisés par l’habitude de l’avoir fait tant de fois.

L’étranger s’était approché.  Il avait une odeur d’huile, de gaz fermenté. Un parfum qui lui brouillait l’esprit.  Il l’avait écouté mais ne lui était pas venu en aide. Au contraire, il avait joué avec lui, l’avait déconcentré.

Dans sa confusion, il avait d’abord tenté d’appeler Claire pour lui annoncer qu’il serait en retard. Mais en vain. Il s’était alors rendu compte qu’il n’arrivait pas à composer le numéro.

Une voix préenregistrée l’avait glacé :

« Il n’y a pas de service au numéro que vous avez composé.
Veuillez vérifier le numéro ou faire le zéro pour parler à une opératrice
. »

Il avait repris la route, une route tortueuse aux longs virages accidentés.
Soudain, un cul-de-sac. Il s’était égaré.
Il avait rebroussé chemin.
Les mains tremblantes et moites sur le volant.
Le cœur battant …
au rythme de son angoisse.

 

L’emprise

L’étranger, assis à ses côtés, grignotait un vieux sandwich rassis...
non, c’était lui... oublié dans sa boîte à lunch.

L’étranger s’était métamorphosé. 
Un visage squelettique.
Ses yeux : deux gouffres,
deux tombes ouvertes.

Et son odeur… douce, presque sucrée,
une putréfaction qui caressait les narines. Attirante…

Il délaissa le sandwich.
Ses yeux se posèrent sur Émile.
Il avait envie de lui...
L’envahir dans sa chair,
s’en repaître.

L’air de la cabine se faisait dense, étouffant, une buée s’accrochait à la vitre du pare-brise.

L’étranger avait tracé deux mots qu’Émile regardait avec horreur :

 

Tu m’appartiens

 

Un frisson lui parcourut l’échine.
Il ne comprenait pas pourquoi…
et pourtant, il savait.
Ce n’était plus ce sandwich….
Il sentait ses morsures.

— Tu n’étais pas censé être là.

— Et pourtant, je suis là.  Tu m’as ouvert la porte sans le savoir.
Tu croyais me fuir, mais tu m’as invité.
Tu pensais conduire ta vie…
Mais c’est moi qui tiens le volant maintenant.
Je nettoie ton rétroviseur. 

Il baissa les yeux, comme s’il pouvait s’enfuir par le sol.

— Je ne t’ai jamais vu.

L’intrus s’exclama, presque amusé :

— Tu m’as senti quand le goût s’est effacé.

Il répondit plutôt pour lui-même que pour convaincre.

— Ce n’est rien.

— Rien ? Je te ronge. Tu le sens. Chaque jour, un mot disparaît en toi.

Émile serra les poings, mais quelque chose lui échappait.

— Je suis fort. Je vais te chasser.

L’intrus eut un rire sec, sans chaleur.

— Tu crois encore que je suis dehors ?

Émile luttait pour le faire taire :

— Tu n’es qu’une illusion.

— Je suis ton reflet. Regarde dans le miroir… j’ai commencé à habiter tes yeux. Celui que tu croyais reconnaître… c’était toi. Déformé.

Il ne répondit pas.

— Tu peux me haïr… me combattre.

L’intrus s’approcha sans bruit et lui murmura à l’oreille :

— Mais je suis en toi. Et plus tu me refuses, plus je grandis.

Un silence. Dense.

— Alors… on parle ? Ou tu continues à faire semblant ?

 

La prise de contrôle

Je crois que c’est ce jour-là que mon oncle Émile a décidé de rendre ses clés.
De battre en retraite.
De prendre sa retraite.

Il croyait s’en débarrasser…
Eh bien non.

Il s’est incrusté dans sa vie.
Comme une tache sur un drap.
Indélébile.

Dormant entre lui et Claire.
Le pourchassant partout.

Comme un parasite collé à la peau.
Inexorable.

 

Claire, son amoureuse, reconnaissait les signes.
Préposée aux bénéficiaires, elle en avait vu d’autres se perdre dans les dédales de l’esprit.

Claire lui tendit la tasse. Il la fixa, perplexe.

— Tu l’aimes noir, sans sucre.

Il esquissa un sourire.

— Tu me connais bien.

Il avait oublié son prénom.
Peu après, il avait oublié le mot “prénom”.
Et quand il voulut dire merci… il dit… rien.
Juste un souffle.
Un bruit.
Un reste de voix.
Un “me…” sans fin.
Comme si le mot s’était dissous avant même d’exister.

Et l’intrus, tapi dans un coin de son cerveau, lui glissa :

 — Tu vois, je peux parler avec ta voix !

Un rire guttural lui monta dans sa gorge.

Il aurait voulu hurler. Ses mains tremblaient tandis qu’il cherchait une clef dans sa poche, elles se crispèrent un instant… Un long frémissement lui parcourut la colonne vertébrale et… il se leva, l’embrassa, couvrant sa bouche de ses lèvres avec fougue.

Maintenant il en était sûr, elle savait.
Mais ce qu’elle ignorait encore, c’était que ce n’était pas lui qui avait dormi avec elle, qui lui avait fait l’amour…
mais l’intrus.

L’intrus lui avait montré comment il s’y était pris pour prendre le contrôle.
Il avait brouillé les frontières entre le temps et l’espace, effacé des mots, des images, des visages, jusqu’à ces gestes simples qu’il ne se souvenait plus avoir appris.

Il avait altéré le mince fil entre réel et imaginaire, bouleversé jusqu’au sens même des mots.

Il entendait Claire, la voyait se blottir contre lui. Il aurait voulu la caresser, lui faire l’amour, mais il n’entendait plus que ses gémissements, au loin.

Et lui… incapable de réagir, il ne pouvait que regarder.
Il était là, dehors, dans lui-même.

Un spectateur de sa propre peau.

L’intrus l’avait rendu muet mais pas aveugle.

Émile reprit le contrôle pendant quelques minutes, à peine.

— Tu ne gagneras pas… il reste encore quelque chose de moi…

— Vraiment ? Où ça ?
Dans tes souvenirs flous que je m’amuse à effacer ?
Dans ce corps qui ne t’obéit plus ?

— Je me souviens… de son rire, de la chaleur de sa main… tu ne peux pas me voler ça…

— Oh, je le peux Chaque jour, une miette de toi disparaît… Bientôt, il ne restera rien.

Il prit la laisse des chiens et sortit avec eux dans le parc. Le soleil l’éblouissait, lui plissant les yeux. Une larme lui échappa.  

Les chiens, c’étaient comme les enfants qu’il n’avait jamais eus.
La vie lui avait refusé ça.
Il leur parlait avec tendresse. 
Mais était-ce encore lui ?
Il les regardait s’étourdir dans le parc, courant après une libellule. 
Eux ne le dénonceraient pas.

Les chiens couraient et aboyaient.
Ils le regardaient, le reconnaissaient.

Ils étaient les seuls à le reconnaître. Encore.
Pas Claire. Pas les voisins. Pas lui-même.
Juste eux.

Et l’autre… l’intrus… a repris les rênes…

— Te souviens-tu de ton premier camion ?

— Il était… bleu.

— Non, rouge. Je m’en souviens mieux que toi.

L’intrus ricana.

Émile était anéanti.
Il aurait voulu le frapper de toutes ses forces, lui enfoncer son poing dans la figure…

Mais l’intrus demeurait inatteignable.

Il vidait peu à peu son corps.
Jetait chaque morceau dans les ténèbres.  

Ravi.

L’intrus avait pris la voix d’Émile :

— Tu n'es plus rien… Juste un pantin, à ma merci.
Et moi… celui qui danse,
celui qui goûte la délicieuse tarte aux bleuets qu’elle t’a cuisinée.
Tu rates quelque chose.
La croûte fend sous la dent, et ce goût de sucre… sublime !

Il se lécha les doigts.

— Et bien sûr, je profite de ses caresses…
pendant que tu dors.

— Qu'est-ce que tu me fais ?
Arrête… ce n'est pas moi.
Laisse-moi encore la toucher.
Juste…
une mèche de ses cheveux.

— Claire… je voulais… euh… Je…  t'aime…

— Aimais.
Tu es le passé, mon cher.
Moi, le présent.
Et bientôt, le futur…

Combien de fois ai-je vu mon oncle se battre avec son démon intérieur ?
Combien de fois ai-je vu Claire épouvantée, le voir s’écrouler, se murer en lui ?

Il parlait à un personnage imaginaire, l’engueulait, l’insultait, comme s’il le voyait là.

Aussitôt qu’elle disparaissait, ne serait-ce qu’une seconde, il la cherchait…
Et la seconde suivante, lorsqu’elle réapparaissait, il lui reprochait d’être partie avec lui.

Avec l’autre.

— Mais… je… je ne me sens pas… moi. Je me…

— Dissous ?  C’est ce que tu veux dire ? Tu es fatigué. Repose-toi.
Je m’occupe de tout.

Tout.

Il s’esclaffa.
Il essuya du revers de la main, ce qui débordait de sa bouche, devenue béante.
Une parcelle d’âme.

 

Le dernier voyage

C’est ainsi qu’un jour, nous sommes partis ensemble à l’hôpital. À l’urgence.
Il se perdait, ne retrouvait plus le chemin vers chez lui.

L’intrus avait pris les commandes.

Il prenait de plus en plus de place. Le quotidien était devenu le sien.  
Il jouait avec les ronds du poêle. Pour le terroriser.

Il avait tenté de le faire trébucher sous les roues d’un autobus. En riant.

Il lui avait tout arraché.
Tissant son emprise.
Une toile d’araignée gluante.

Et lui, l’insecte captif.
Attendant la dernière morsure.
Fatale.

Et un matin, oncle Émile a cessé de parler.  
Quelques sons.
Des échos.
Un babillage…
Puis rien.

Les visages familiers sont devenus étrangers.
Claire avait disparu de son regard.

Et moi, j’étais là,
mais je n’existais déjà plus pour lui.
Depuis longtemps.

Son regard s’est vidé.
Indifférent au jour comme à la nuit.

Condamné au lit.
Montants du lit relevés.

Une mixture fade, sans vie, qu’on lui faisait avaler à heures fixes entre les couches et les soins.  Comme lui.

Émile avait conduit toute sa vie.
L’intrus n’était qu’un passager.

Émile ne lui avait pas demandé son nom.
Il lui aurait répondu pourtant.
Alzheimer.
Alz, pour les intimes.
Plus facile à retenir.
À prononcer.
Puis à oublier.

Maintenant c’est lui qui conduit.
Émile, son passager.
Il s’est glissé derrière le volant du camion 10-roues.
Un rouge flamboyant.

Mon oncle aurait aimé que son tombeau brille.
Comme la cabine de son camion qu’il faisait luire.
Pas pour être vu, mais pour ne pas être oublié.

L’intrus actionne les essuie-glaces.
Ouvre la vieille boîte à lunch en aluminium.
En sort un sandwich au bologne.
Choisit un poste de radio.
De la musique western, à tue-tête.
Klaxonne.
Triomphant. Fébrile.

Il jette un regard dans le rétroviseur.
Plus rien à effacer.

— Je vais t’amener loin d’ici.
Vers un lieu où on ne revient jamais.

Émile éructe un dernier son.
Peut-être un oui.

Un lieu sans nom, un quai sans train, un café noir, brûlant, amer comme un adieu.
Une cigarette avachie dans un cendrier trop plein.

Une volute de fumée s’élève dans l’air.
Une dernière seconde, figée.
Éternelle.

L’âme de mon oncle est partie ainsi.
Elle a fait naufrage…
avant même que son corps ne l’emporte.

 

Texte non libre de droits.
photo du rétroviseur de camion par Anees Ur Rehman - Unsplash


Publié le 11/05/2026 / 1 lecture
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