Intro:
Ce texte slam a été rédigé l’hiver passé dans un cours d’initiation à la création littéraire pour aînés. Je l’ai déclamé en classe. Mon intention était de faire ressentir ce que signifie vivre dans un placard, étouffer cette part de soi pour respecter une norme ridicule, mais également de questionner ce que signifie être un homme. Faut-il afficher une allure de mâle alpha, combatif, agressif, invulnérable ? Nos corps sont sexués, mais les rôles qu’on leur attribue sont appris, joués, théâtralisés, performés.
Le tutu rose qui traverse le texte ne représente pas une identité de genre, mais essentiellement cette part dite « féminine » qu’on apprend à un garçon à cacher, à étouffer, à ne pas porter, parce qu’elle serait jugée impropre à son sexe. Le tutu, comme la veste d’armée, le cuir et les bottes, devient alors un costume parmi d’autres, jusqu’au moment où l’on décide enfin de porter ce qui nous ressemble, de nous habiter complètement.
Être queer, c’est refuser de choisir entre ce qui est dit masculin et féminin, se libérer des cases imposées et construites socialement, celles qui décident de ce qu’on a le droit d’être, de porter, de désirer ou de ressentir. Ce n’est pas seulement sortir d’une case, c’est aussi ne pas laisser quelqu’un d’autre construire la boîte. Être queer, c’est partir à la reconquête de soi.
On m’a livré à la naissance
avec un p’tit placard,
fruit d’une romance
et du hasard.
Mes parents l’ont inspecté.
Combien de temps sous garantie ?
Puis mon tour est arrivé
espérant tout,
sauf
« un fifi ».
Les lames de la porte examinées
avant de passer chez le menuisier.
Des coups de marteau
et des écrous
pour y fixer
le plus gros verrou.
Ils m’y ont abandonné,
avec un ours en peluche,
des émissions de Franfreluche,
un train miniature,
une beurrée de confiture,
des camions,
des soldats de plomb.
Et une tête
de poupée
borgne,
langée
d’une catalogne
pour me surveiller.
Mes premières années
ont défilé
entre les larmes
et le plancher.
Des jets de lumière filtrés,
Un filet d’air
pour pas crever.
J’savais pas encore qui j’étais
encore moins
sur qui j’banderais.
Ça sentait fort le renfermé,
Même pas le geôlier
pour te parler.
Dans le placard froid
on entend tout
plus qu’on n’y voit.
et ça rend fou.
Des insultes
d’un ton grivois
qui t’rentrent dedans
comme des chemins de croix.
Des mots en barbelés,
Un jet de salive dans la figure
T’es une ordure
Une fissure
dans leur nature.
Dans ces insultes,
je voyais ma face
et plus ça allait,
plus ça me brûlait.
Leurs acides creusent ta peau.
Brûlures de mégots.
Ils te déchirent
en lambeaux
pour faire jouir
les plus dévots.
T’entends toujours le même refrain
Qu’tu finis par croire, que c’est le tien
Et c’est ta voix
qui les remplace,
leur crachat entre tes dents
qui prend la place.
De plus en plus
t’as le dos voûté
t’arrive même plus
à t’regarder.
Personne encore n’a remarqué
que ce que tu leur joues,
c’est un autre
que toé.
Des mots en barbelés,
Un jet de salive dans la figure
T’es une ordure
Une fissure
dans leur nature.
Dans ces insultes,
je voyais ma face
et plus ça allait,
plus ça me brûlait.
Leurs acides creusent ta peau.
Brûlures de mégots.
Ils te déchirent
en lambeaux
pour faire jouir
les plus dévots.
T’entends toujours le même refrain
Qu’tu finis par croire, que c’est le tien
Et c’est ta voix
qui les remplace,
leur crachat entre tes dents
qui prend la place.
De plus en plus
t’as le dos voûté
t’arrive même plus
à t’regarder.
Personne encore n’a remarqué
que ce que tu leur joues,
c’est un autre
que toé.
Avec le temps
d’autres manteaux
s’entassent
dans mon cachot.
Des jeans bien ajustés,
sur des cintres bien alignés,
un bâton de hockey,
une froque de cuir
des bottes d’armée.
C’était censé te dresser,
retenir ce qui pourrait déborder.
Te museler de l’intérieur
Te ligoter au bûcher de la pudeur
Peu importe ta douleur
Ce qui compte :
leur honneur.
Dans ta gorge.
Dans ta trachée.
On te gave de virilité…
jusqu’à t’en capitonner.
Quand un gars s’est présenté.
Quelque chose vibrait en moé.
Un frisson.
Une pulsation.
Une insurrection
Dans le pantalon.
Le désir a une odeur de vestiaire
de cuir, de sueur et de chair.
Une odeur qui peut te trahir,
chez ceux qui veulent te salir.
Ils ont la chienne de t’regarder
comme si ça pouvait s’attraper,
juste en te mouchant à leurs côtés.
Et là t’entends leurs hosties de prières
qui t’envoient direct en enfer.
Une fissure
dans mon armure,
un direct
sous la ceinture.
Puis le jour est arrivé
où j’n’ai plus rien supporté
le placard
et ma captivité
de bagnard
révolté.
J’ai donné des coups de poing
à m’en fendre les mains
puis des coups de pied
sur les murs
et la serrure.
Le verrou a résisté.
J’ai pas lâché.
Il a cédé.
J’m’en suis extirpé,
avec une côte fêlée,
pis une fracture du nez.
Ma veste d’armée.
Un énorme tutu rose.
Mes bottes à cap d’acier.
Je me suis tailladé pour me dépouiller
de la peau qu’ils m’avaient greffée.
J’en ai cousu une autre
avec des morceaux de moé.
Arrachés.
Rapiécés.
Raccommodés à vif.
Rapaillés.
Allez.
Vas-y.
Ose.
CHANTE
CRIE
HURLE.
À toé les prochaines années.
J’ai laissé vivre
celui que j’étais.
Et c’est alors
que je suis né.
Né.
Un
gay.
Un
queer.
Un dur à cuire.
Un dur à queer.
Variable.
Vulnérable.
Inclassable.
Incassable.
Non
Négociable.
Petit lexique québécois
fifi : terme péjoratif traditionnel pour désigner un garçon ou un homme perçu comme efféminé ou homosexuel. Dans le texte, il renvoie à l’insulte et à la peur d’être identifié comme homosexuel.
beurrée : tranche de pain généreusement tartinée de quelque chose, ici de confiture.
catalogne : couverture ou étoffe faite de bandes de tissu recyclées, traditionnellement tissées à la main.
rentrer dedans : heurter, atteindre violemment, physiquement ou moralement. « Des mots qui t’rentrent dedans » signifie des mots qui blessent profondément.
froque : veste, manteau ou blouson. Terme familier québécois.
avoir la chienne : avoir très peur.
bottes à cap d’acier : bottes de travail munies d’un embout renforcé en acier protégeant les orteils.
rapaillé : rassemblé, récupéré par morceaux, puis réuni. Le mot évoque ici quelque chose qui a été brisé ou dispersé et qu’on reconstruit avec les morceaux disponibles.
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