Le veilleur immobile

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Un banc regarde la mer,
ignoré des hommes.
Il a vu les saisons glisser en lui
comme passent les années,
sans pouvoir les retenir.

 

Il a goûté son sel,
l’a gardé sur sa peau en souvenir
de marées anciennes,
une caresse qui ne veut s’effacer,
un souvenir secret.

 

Quand la mer s’emporte,
elle l’habille d’algues,
puis l’abandonne nu
en marge du monde.

 

Elle revient, le frôle,
dépose des embruns
en caresses sur ses veines fatiguées.

 

Il gémit doucement,
sans bruit,
sous le sel qui s’attarde sur ses veines,
les érodant peu à peu.
Puis elle se retire.
Elle emporte au large le goût de ses fibres.

 

Quand le soleil l’étreint trop fort,
la mer se fâche,
le relève en colère,
gifle son bois qui tremble.
Toujours jalouse,
excessive.

 

Elle lui donne sa fougue,
sa douceur portée par le vent du large.
Et lui, immobile,
ne peut que la regarder,
ému par sa beauté.

 

Alors elle devient vague,
dépose à ses pieds
des baisers d’écume,
des promesses impossibles à tenir,
tentant de l’emporter
dans la soie mouvante de ses flots.

 

Il voudrait la rejoindre…
mais ses racines
le retiennent à la rive.

 

Alors, triste,
il devient ménestrel :
il murmure au vent
une mélodie fragile,
une prière.

 

Elle répond par le cri des mouettes,
comme l’écho lointain
d’un amour impossible.

 

Quand elle hurle en lames de fond,
il écoute,
puis fait vibrer en lui
de douces notes,
comme pour la calmer.

 

Alors elle s’apaise,
pleure sur lui
des larmes minuscules,
claires comme un adieu,
qui le pénètrent jusqu’à l’âme,
son cœur de bois.

 

On peut bien l’ignorer,
ne jamais plus s’asseoir sur lui :
il n’attend rien de personne.
La mer lui suffit.

 

Il se languit d’elle,
fidèle jusqu’à la fin.

 

Il est le banc qui regarde la mer.

 

 

 

 

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Publié le 11/04/2026 / 1 lecture
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