Les mêmes couleurs
- Multiculturelle…
- Quoi, multiculturelle ? Tu parles tout seul maintenant !
Ça m’a échappé et elle n’a pas laissé passer l’occasion de me reprendre. C’est vrai qu’elle regardait un de ses programmes préférés à la télévision alors que je préparais mon cours du lendemain et que, pendant ces moments-là, elle aime bien que je fasse silence pour ne pas la déranger.
- Pardon, pardon… Je réfléchissais.
- Alors réfléchis en silence !
- C’est que… ce n’est pas facile.
- Encore tes quatrièmes, c’est ça ? Comme tous les dimanches !
- Heu… Oui, c’est ça. Mais pardon, je te laisse tranquille.
- C’est trop tard maintenant. Tu m’agaces avec tes cours ! Et juste au moment où j’allais comprendre le fin mot de cette intrigue…
Alors, elle éteint la télévision en appuyant bien fort sur le bouton de la télécommande et en soufflant. Mais je ne suis pas dupe. Je la connais bien. Finalement, elle adore participer un peu à mon travail et apporter son petit grain de sel. Peut-être même que j’ai prononcé ce mot à haute voix justement pour qu’elle éteigne enfin ce satané poste et qu’elle s’intéresse un peu à moi. Allez savoir…
- Bon. Maintenant que j’ai perdu le fil, tu peux m’expliquer ?
- Je veux leur faire un cours dont le titre sera : « La France multiculturelle ». Ou pas…
- Ou pas quoi ? Pas le faire ? Toi ? Tu renoncerais ?
La voilà outrée !
- Oh non ! Je ne renoncerai pas ! C’est pour le titre que je me pose la question. Tu comprends ? Multiculturel… Tu crois que c’est le bon terme ?
- Je ne sais pas, moi… Au fond, qu’est-ce que tu veux leur dire à tes petits ?
- Mes petits ? Ils ont treize ans quand-même. Et, heu… même quatorze ou quinze pour certains…
- Et certaines…
- Oui certaines.
- Bon. Alors, ta classe d’ados, elle est multiculturelle ?
- Ha. Et bien ça, c’est une bonne question… Ce qui est sûr c’est qu’il y a des Français qu’on dit « de souche ».
- Oui. « De souche ». Comme moi avec mon arrière-grand-père brésilien et ma grand-mère italienne ! Et toi… malgré ton patronyme qui semble « bien de chez nous », on ne sait pas vraiment d’où tu sors. Alors, « de souche », je ne sais pas trop ce que ça veut dire…
- Oui, bon. Disons d’origine européenne alors. Ça va ?
- D’accord. Ils sont plutôt blancs, plutôt blonds et ils parlent assez bien notre langue. Assez bien…
- C’est un peu ça. Mais si tu entendais Camille avec son accent ch’ti et Bisha qui m’a appris que les mots « chourer » et « surin » viennent du manouche. C’est mon meilleur élève Bisha !
- Et les autres ?
- Des Marocains, des Algériens, un Tunisen. Enfin… ils sont tous français bien sûr et leurs parents aussi, mais leurs familles viennent de là-bas.
- De là-bas, oui, oui, c’est ça…
- Des Mahorais aussi, une Guinéenne, deux Turcs, trois asiatiques de la même famille, mais je ne sais plus de quelle origine précise. Des Vietnamiens je crois.
- C’est vrai que les asiatiques se ressemblent tous...
- D’ailleurs toute la classe les appelle « les Chinois ». Et ça les fait rire. Ils ont vraiment bon caractère ces trois-là.
- Pas comme toi !
- Oui. Bon… En tout cas, je pense qu’on peut dire que ma classe est bien multiculturelle, non ?
- C’est sûr. Mais alors qu’est-ce que tu veux leur apprendre sur ce sujet ? Ils vivent ça tous les jours, au collège, dans le quartier... Ça n’est pas une difficulté pour eux. Ça n’est pas une question.
- Peut-être. Pas si sûr…
- Tu ne crois pas qu’il vaut parfois mieux ne pas chercher de problème là où il n’y en a pas ?
- Pas de problème pour le moment. Vraiment ! Même moi, ça me surprend. Camille sort avec Bisha, Lihn avec Kader. Antoine, Aydemir et Maxime sont les meilleurs amis du monde. Yamina, Lucie et Carmen ne se quittent pas de la journée. Carmen… pour une manouche, tu te rends compte ?
- Heu… Non…
- Enfin bon. Tu vois, ça se mélange, ça ne se pose pas de question, ça vit !
- Alors…
- Alors ? En grandissant, comme beaucoup, j’ai peur qu’ils deviennent un peu idiots. Comme je l’ai été avant eux.
- Toi ?
- Oui ! Moi ! Je n’en suis pas fier, tu vois ? Il n’y a pas de quoi être fier. J’étais jeune adulte et j’ai mis du temps à comprendre certaines choses…
- Je n’aurais pas cru…
- Tu ne sais pas tout.
- …
- Alors j’aimerais leur éviter ça. Ce n’est pas que je manque de confiance en eux. Mais il y a des choses qu’il faut dire et expliquer et aider à comprendre. Tu comprends ?
- Mais quoi au juste ?
- …
- Que nous sommes tous pareils ? Que notre richesse nait de nos différences ? Que nos préjugés nous enferment dans notre ignorance ? Qu’il faut voir en chacun de nous un alter-ego ? Que…
- Attends… Je note tout ça…
- Ho, tu te moques de moi là !
- Mais non ! Si j’avais entendu ça quand j’avais leur âge…
- Ce n’est pas tout de l’entendre… Mais tu crois qu’ils peuvent déjà entendre ça, tes ados?
- En fait non ! Je ne crois pas. C’est trop lointain, trop abstrait… Ils vont me regarder avec leurs grands yeux et, dans le meilleur des cas, ils vont m’écouter jusqu’à la fin de l’heure.
- Et dans les autres cas ?
- Ça, on ne sait jamais trop à l’avance…
- Je ne suis pas mécontente d’être banquière et pas enseignante…
- Tu aurais pu. Je suis sûr que tu aurais pu…
- Si tu le dis… Mais bon. tu vas leur parler de quoi alors ?
- De la France. Je vais leur parler de la France !
- De la France ? Mais ce n’est pas encore plus abstrait ça ?
- La France ? Abstraite ? Mais non !
- Mais quoi ? Le drapeau ? L’hymne national ? La devise de la République ?
- Tout ça bien sûr. Mais aussi…
- Quoi ?
- …
- Dis-moi donc…
- J’ai presque un peu honte…
- Honte ? Toi ?
- Les équipes de France de football ! Je vais leur parler des équipes de France de football !
- Ha oui. Alors là, je m’incline.