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Resuscitare (Titre provisoire)
Chapitre 5 : L'After

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            Quand les lumières en salle se rallumèrent, je me tournai vers Yazid tandis que, par-ci par-là, quelques spectateurs déjà s’éclipsaient sur la pointe de leurs pieds. — Ils avaient besoin de sommeil, de ne pas sortir trop de leurs habitudes. C’est bête parce que l’après-soirée, l’after comme on l’appelle maintenant, m’a souvent catapulté vers des moments inoubliables. À une condition cependant, que je me sois laissé emporter, que je n’ai rien prémédité, que les rencontres et les discussions aient fleuri toutes seules sur les branches bourgeonnantes du hasard. Mon Dieu que c’est triste ces réunions arrangées où, croyant bien faire, resserrer des liens d’amitié, on a fait venir à la maison pour 19 heures précises le collègue et sa compagne ou la collègue et son compagnon ou toute autre forme possible de combinaison. Pour cette soirée, soi-disant à la bonne franquette qu’on prépare depuis l’avant-veille, il a fallu récurer à fond les toilettes et la salle de bains, faire les poussières un minimum et les courses aussi et puis se raser, se faire les ongles, les poils du nez et ceux des oreilles, se doucher, s’habiller… Et la chouette soirée, parce qu’elle est précédée de corvées, d’obligations de choix et de conventions, s’annonce déjà bien moins chouette lorsque les amis arrivent les mains pourtant chargées de fleurs et de liqueurs. À peine installé, l’un d’eux pourrait s’écrier qu’elle est géniale, cette baraque, qu’on est vachement bien installés, bordel! mais il ne le dira ni si fort, ni avec ces mots-là, parce que nous sommes tous en représentation et nous le savons. Commence le remplissage poli. Au taf, on a toujours un truc à raconter, sur le cul, sur le boulot, sur un film, sur le cul, sur le boulot, sur un film, sur le cul… Et si on n’a rien à dire, on ne dit rien et on bosse. Ça ne pose pas de problème. Alors qu’ici, devant l’argenterie bien dressée, paralysés par les bonnes manières, rien ne vient. Heureusement, il y a le joker : la bouffe! Lorsque se seront lamentablement enlisées dans une pitoyable mélasse toutes les tentatives pour qu’une vraie chouette conversation s’engage, le repas fournira le prétexte providentiel à un badinage de secours en plus d’offrir, parce qu’on ne parle pas la bouche pleine, le parfait alibi pour se taire. Et les silences, à peine oxydés par les bruits de préhension, de mastication, de sécrétion salivaire, de déglutition et de compliments à la cuisinière, s’en trouveront presque plaisants. — Tourné donc vers Yazid, je lui demandai de me dire ce que sa rencontre avec Antonia avait eu d’extraordinaire. Et de sa voix des mille et une nuits, douce, musicale, méridionale, il me raconta une histoire en forme de conte de fées.

 

            Facteur ici dans cette ville depuis quelques mois, Yazid avait trouvé un matin sur son bureau une lettre très particulière. Faite d’une page de magazine soigneusement choisie et savamment pliée, elle était aussi affranchie avec un timbre postal aussi faux que fantaisiste. L’envoi, tout charmant qu’il fût, ne pouvait réglementairement être remis à son destinataire que moyennant le paiement d’une surtaxe en sus des frais de port ordinaires. Cependant le petit mot «Dépêchez-vous facteur! C’est une lettre d’amour!» écrit par le ou la faussaire en haut à droite, avait définitivement dissuadé Yazid d’être procédurier et l’avait décidé à simplement déposer la drôle de petite œuvre d’art dans la boîte du destinataire. Toutefois, juste avant, il s’était autorisé une fantaisie lui aussi, il avait écrit sous le faux timbre «J’suis au taquet!» L’histoire aurait bien pu se terminer comme ça, mais quelques jours plus tard une lettre sœur arriva avec un nouvel addenda écrit en bas à gauche «Merci facteur!» signé «La petite souris grise». Cette attention spécialement pour lui, ça l’avait ému, lui, le sans grade. Ça l’avait élevé, comme propulsé dans le monde secret de la mystérieuse expéditrice où, en principe, le facteur n’entre pas. Il s’y efforça cependant en inscrivant là où il put «Jouons! Je vais essayer de vous deviner. Qu’en dites-vous?» Elle en dit, la semaine suivante, qu’elle était d’accord. Et à partir de là, les échanges plus ou moins hebdomadaires se succédèrent. D’une certaine façon, ils se découvraient l’un l’autre, Yazid en posant certaines questions, la petite souris grise, en y répondant. Ses cheveux étaient roux. Elle n’avait suivi aucune formation artistique autre que la danse. Elle ne faisait pas son âge qu’elle ne dirait évidemment pas. Elle s’habillait plutôt sexy, de latex et de cuir. Elle était modèle et gagnait sa vie en posant. Elle n’était pas du coin. Elle venait de l’Est comme son nom pouvait le laisser supposer. Sa peau était pâle, très, trop, peut-être bien… Elle habitait maintenant dans le centre de la ville où elle s’était acheté un petit appartement. Elle ne possédait pas de voiture. Oui, elle fumait et n’avait jamais imaginé arrêter. Elle n’avait pas d’enfant. Elle mesurait environ un mètre septante. Elle s’intéressait à…

 

            Une cigarette au bec, les trieurs de nuit dans leur tablier bleu usé lancent des milliers de lettres dans les casiers de tri. Le tempo régulier des enveloppes qui s’écrasent sur la tôle rappelle celui de la trotteuse dans l’horloge, le son du temps qui s’écoule. Pour une raison inconnue, de lettres de la petite souris grise, il n’en passa plus jamais la moindre entre leurs mains.

 

            Chaque matin durant son service, Yazid entrait au That Little Tea Shop in the Lanes pour y récupérer l’une de ses surcharges[1]. Avec le temps, il avait appris à connaître la barmaid, Raphaëlla qui, de son côté, appréciait la présence de son facteur. Elle, habillée un peu punk, préparait les commandes derrière le bar, lui, de l’autre côté, debout en uniforme, tenait son café chaud serré entre ses mitaines. Elle et lui, curieusement, avaient toujours des tas de choses passionnantes à partager, comme les amoureux, certains collègues ou les copains d’école. Hier, pendant que Yazid lui racontait l’histoire de la petite souris grise, Raphaëlla fut spécialement attentive, transportée même parce que cette histoire, son amie Antonia la lui avait racontée. Son amie Antonia est la petite souris grise! Elles se connaissent depuis que la barmaid, pour arrondir ses fins de mois, avait postulé au Secret comedy Club. L’amie de Raphaëlla, Antonia, y présentait des numéros. Après le récit de Yazid, la barmaid avait tout de suite téléphoné à Antonia et lui avait passé le facteur, ému à côté d’elle. Surexcités, parlant et riant en même temps, ils avaient convenu de se voir le lendemain, c’est-à-dire aujourd’hui. Entre eux trois, Yazid, Antonia et Raphaëlla, ça avait tout de suite collé. Parfois, pas souvent, c’est même plutôt rare, à la seconde où l’on rencontre un certain autre, une certitude jaillit. Il ne reste que le soi pur et simple, les peurs, la complaisance, les convenances n’existent plus aussi longtemps que dure le prodige, parfois juste une soirée, parfois toute une vie. Qui s’étonnera qu’après un tel miracle, ils aient décidé de prolonger le moment, ici, ce soir?

 

            Antonia, jambes nues sous une longue tunique en tulle, nous rejoignit. Pour mon plus grand plaisir, mais me causant aussi un trouble considérable, elle vint s’asseoir sur mes genoux. Sa chevelure rousse humide encore de sa douche sentait bon, mais une question surtout me taraudait véritablement depuis une seconde : Combien de temps je pourrais supporter le supplice causé par mon extrémité qui, s’insurgeant, tirait atrocement sur quelques-uns de mes cils les plus intimes? Mon plaisir et son inconfort qu’il causait m’accaparaient tant que je ne réagis pour ainsi dire pas à l’arrivée de Peggy, épuisée, se posant lourdement sur la chaise à ma droite. Toutefois quand Raphaëlla nous rejoignit, mon martyre n’étant plus supportable, je m’excusai et courus — s’il est possible de courir avec un manche de brosse dans le slip — pour me rendre aux toilettes et remettre un peu d’ordre dans mes idées. À mon retour, dopé à la vodka-pomme en ce qui me concerne, mais chacun sur sa chaise cette fois, nous évoquâmes, joyeux, exaltés, infatigables, le merveilleux spectacle, si, si, je t’assure, pendant qu’autour de nous, les boules à facettes, découpes, pc, pars et Svobodas s’étaient imperceptiblement estompés. À quatre heures du matin, la musique aussi avait disparu, ainsi que tous les autres convives. Il ne restait que nous et le barman, un petit gabarit, noir de cheveux et noir d’yeux dans un costume noir, qui regardait sa montre. Un petit homme plutôt sombre, mais avec un je ne sais quoi d’attachant et de comique. Astiquant pour du faux son zinc, il finit par dire sans nous regarder, qu’il irait bien se coucher, qu’il était trop tard pour refaire le monde et que c’était bien triste, tant de travail pour une aussi maigre recette. Peggy bondit. «Y a pas d’heure pour refaire le monde, petit Tristan! Crois-moi, y’a pas d’heure parce qu’y a pas d’heure pour s’aimer! Y a pas d’heure pour être humains, bordel!» Elle avait dit ça, son doigt pointé vers lui. «Tu réponds rien, hein, Tristan? Tu fais semblant de t’occuper dans ton coin sans rien dire parce que tu sais que cest pas la peine de discuter avec nous. Tu sais quon parle pas la même langue, au fond, toi et nous. Ouais, les copines et moi, on est différentes. Et c’est pas parce qu’on est bourrées. Ça n’a rien à voir! Y’en a qui ont lalcool mauvais. Ceux-là, il faut pas quils ont bu. Mais pour celles qui ont lalcool rigolo, comme moi. Rigolo comme moi. Pfouh! Rigolo dabord et puis amoureux juste après, je vois pas où est le problème. On est sur la même longueur d’onde, Antonia, la p’tite et les deux nouveaux. Je sais pas comment j’le sais, mais j’le sais et je sais aussi qu’on est des gentils. Et c’est pour ça qu’on va pas t’emmerder plus longtemps, Tristan. Allez, on va pas emmerder Tristan plus longtemps, hein, les filles ? » On applaudissait et Raphaëlla sifflait entre ses doigts pendant que Peggy se risquait à passer derrière le comptoir, se dandinant et nous regardant du coin de l’œil en faisant des moulinets au-dessus de sa grosse tignasse blonde. Tristan, coincé entre ses étagères à verres, les pompes à bière et les frigos, se trouva comme gobé par l’opulence blonde qui submergea son bar. Quand il réapparut, son visage béat était recouvert des mêmes décalcos rouge vif que ceux encore sur mes deux joues.

 

            C’est Raphaëlla qui a véritablement donné le signal du départ quand elle a pris Peggy par le bras et l’a tirée vers la sortie. Titubant un peu et rigolant beaucoup, on a tous suivi jusqu’à nous mettre à courir et à crier une fois dehors, sans savoir pourquoi. À cause de la largeur de la nuit? d’une animalité retrouvéedans une ville où il n’y avait plus que nous? Ensemble, là, à ce moment, nous étions des rois. Nos «pardon», «excusez-moi de vous déranger», nos toussotements dans nos coudes et nos mots chuchotés pour ne pas déranger, nos corsets qu’on nous avait contraints à porter et puis, à force, avec lesquels on avait négocié pour ne pas s’opposer, tout ça, Fioup! Disparu! On se retrouvait à l’état sauvage, en meute.

Un type sur son balcon s’est mis à nous engueuler : «Y en a qui travaillent demain. Ils aimeraient dormir !!! Tirez-vous bande de tapettes, ou j’appelle les flics ! » Il était si loin ce type. Il nous parlait d’un vieux monde absurde, étriqué, mercantile, hypocrite, méchant et bête auquel nous avions en vain essayé de nous adapter; nous nous y étions toujours sentis à côté de nos pompes. Et puis l’odeur, l’odeur de ressassé, l’odeur de renfermé, l’odeur du désespoir, l’odeur de merde et du suicide des enfants. Ils auraient pu aérer. Ils auraient dû! L’odeur, l’odeur était insupportable, alors on est parti en courant et on s’est retrouvés derrière les grosses lettres criardes du «Palace Pier», tout au bout du débarcadère. Là, ensemble, longtemps, appuyés contre le garde-fou, on a contemplé en silence les reflets diffus de la[PD1]  lune sur la surface ridée de l’océan.

 

            Antonia et Peggy, pragmatiques et habituées aussi aux fins de soirées chahutées, avaient emporté l’indispensable, Antonia, une bouteille de vodka-pomme et des gobelets, Peggy, une large couverture qu’elle étendit sur la large plate-forme en bois de keruing. Raphaëlla et Yazid s’y installèrent en silence. Peggy les imita, le silence en moins. Antonia ricana, ne sachant que faire de mes mains que je lui tendais. Je m’assis le dernier.

J’entendais le son de notre respiration, celui de l’alcool emplissant nos godets et celui aussi de gloussements débordant par-ci par-là au fur et à mesure que l’un de nous se rappelait Tristan, les numéros, le balcon, la course, la soirée, nous cinq réunis dans une même nuit à quatre heures trente du matin… J’ai posé ma joue sur la cuisse d’Antonia assise en tailleur. Complètement plié que j’étais avec, sous mes fesses, un sol trop dur et sous ma joue plus de genou que de cuisse, la position était intenable, mais je la supportais gaillardement, car seul comptait le charme d’être tout contre ma nouvelle amie qui, sans aucun doute, de notre posture, devait souffrir presque autant et tout aussi secrètement que moi. Je percevais sa chaleur, sa respiration, ses parfums, son cœur, sa chair… ses os et mes courbatures aussi, mais je me sentais bien, mieux que bien, heureux, vivant. J’ai fermé les yeux et je les ai écoutés. Peggy parlait beaucoup, Antonia moins, Yazid très peu, Raphaëlla pour ainsi dire pas. Au fur et à mesure les phrases étaient plus espacées et dites de plus en plus doucement, comme une espèce de fade out, un très long decrescendo.

 

            Au petit jour, un travailleur malien, un balai à la main, nous a réveillés, vraiment désolé. L’air était vif sur l’estacade. On a tout remballé à la hâte, on s’est embrassés très vite et puis on s’est éloigné, chacun de notre côté.

Souvent, c’est même plutôt courant, au moment où l’on quitte certains autres, ils sont tellement volubiles, leur bouche si pleine d’emphase, qu’on se croirait devenus aussi proche qu’un père de son fils. Mais par quatre fois ensuite, ils se désistent aux rendez-vous auxquels, confiants, on les avait conviés. Alors on sait que les mots sont des traîtres, qu’il ne faut jamais les croire, surtout s’ils sont soulignés en gros caractères gras. Entre nous cinq, il n’y a pas eu de grands discours, juste des regards avant de se serrer dans les bras et de se séparer.

 

            Je suis rentré au 28 sur la Thyne Road comme je l’avais quitté, à pied. J’ai revu sur la route, dans ma tête et dans le vent piquant du matin, la veille, la soirée et la nuit. J’en ai eu presque les larmes aux yeux. J’ai ouvert doucement la porte bleue. Je me suis déchaussé dans le corridor et puis je me suis effondré sur le lit à l’étage. Juste après quand même avoir réglé mon réveil sur 15 h 30, une heure avant l’appareillage de mon bateau vers le continent.

J’étais sur la route du port quand Yazid m’envoya un texto. «Je suis un peu dans la mouise. Tu pourras peut-être m’aider. On peut se voir?» Le billet de mon Ferry n’était pas échangeable, la location du 28 Thyne Road n’était non plus pas tout de suite renouvelable, je le savais. D’un autre côté, je n’avais pas du tout envie de rentrer dans ma grande maison vide. Pour quoi y foutre? Rester ou rentrer? Je n’aime pas choisir parce que tout au fond de moi, je sais qu’on n’a jamais vraiment le choix. On fait de son mieux. On fait ce qu’on croit être le mieux, mais on ne fait finalement que répéter nos croyances y compris celle qui affirme qu’on aurait le choix.

J’ai continué à rouler sans décider, à l’affût d’un signe du destin, d’un détail qui choisirait pour moi. À l’entrée du parking immense de la société de ferries, les voitures étaient dans le plus grand désordre, très nombreuses. L’attente risquait d’être très pénible en plus d’être longue. J’ai fait demi-tour. «Où se voit-on?» j’ai envoyé à Yazid.

 

 

[1] Surcharge postale : part de courrier dont l’importante masse exige qu’il soit divisé et récupéré en différents points sur la tournée du facteur.

Publié le 20/02/2025 / 31 lectures
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