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Ça doit être dur de vivre sur le port, de voir les bateaux qui partent sans jamais nous emmener. Si on n’y habite pas, on n’y pense pas, ou on y pense moins, mais avec la moitié de l’horizon rempli de voyageurs, comment oublier qu’on n’est pas parti ? Ou comment ne pas se rappeler qu’on est déjà rentré ? Être vieux, c’est un peu triste, mais être vieux au bord d’un océan de jeunes, c’est pire que merdique ! Ce n’est pas une question de choix. T’es vieux, t’es vieux, tu ne peux rien y changer.
Il y en a quand même qui essaient, des dames surtout, bien droites devant leur miroir, elles s’efforcent de réparer les dégâts des années. C’est du bricolage et elles le savent, mais malgré les fissures et les affaissements, elles persévèrent et elles parviennent presque à croire que cette guerre perdue d’avance, elles peuvent la gagner. Et puisqu’elles y croient presque, elles sont encore jeunes ou presque.
Moins courageux ou plus lucide, je m’arrangeais quant à moi pour simplement ne plus voir toute cette jeunesse scandaleusement séduisante qui bouge, saute, sourit et danse. Alors, elle ne m’importait plus. C’était comme si elle n’existait pas. Et je pouvais m’enfoncer dans mes rides, dans mon gras, dans ma surdité, dans ma cécité, dans mes rhumatismes, dans ma libido au point mort et dans les recommandations de mon gastro-entérologue sans inquiétude et sans stress. Tout était smooth dans mon monde de vieux. Dans mon monde de vieux, moi, ça allait. J’étais carrément pas mal tant que je n’étais pas sur le port. Tant que je n’étais pas sur le port et que je me réveillais auprès de mon amoureuse, celle qui me faisait fondre depuis presque toujours, celle que je serrais dans mes bras chaque matin comme au premier jour, doucement quand même parce qu’elle était délicate, Ana, toujours une douleur quelque part, une fois la tête ou bien l’épaule ou alors les genoux… Un soir, elle est partie là où on n’a plus mal nulle part. Elle est partie avec Dvořák, à la fin du larghetto de la sérénade pour cordes et je me suis retrouvé seul à vieillir dans une maison remplie d’heures inutiles.
Quand tu te couches et que ton amoureuse te demande si tu as pensé à bien prendre tes gouttes, tu sais que le temps des cerises est loin, parti, envolé, qu’il ne te reste plus rien des souvenirs de première main, seulement le souvenir du souvenir, suggéré par les photos disparates, jaunies qui traînent dans une vieille boîte à biscuits. De ce qu’il y avait derrière, au moment où le petit oiseau va sortir, il ne reste rien. Absolument rien. Enfin, à peine plus. Mais ce n’est pas si grave parce qu’elle et toi, vous saviez que ça s’était passé, que c’était bien et que, même s’il n’en restait que quelques microvolts oscillant vaille que vaille dans vos vieilles boîtes à fusibles, ça faisait partie de l’histoire, la vraie, celle des minuscules, celle d’autant plus incontestable que personne ne l’a jamais écrite. C’était. Vous le saviez et vous le partagiez, par petites gorgées. Quelques années plus tard, quand il n’y a plus personne pour s’inquiéter de ton hypertension oculaire, quand tout le monde s’en fout que tu ais ou pas pris ton putain de Lumigan, quand tu es seul à pouvoir à peu près raccommoder ce qu’il y avait derrière les photos qui pourrissent dans le grenier, tu sais que c’est dimanche, fin de journée, fin de partie.
Pendant des mois, le soir, tout petit recroquevillé, je me suis couché seul dans des draps froids avec, qui me mettait les orbites sous pression, une envie infinie de pleurer. Mais aucune larme jamais ne coulait. Pour tenir, ne pas perdre les pédales, dormir, je m’efforçais au coucher de m’injecter mes souvenirs les plus doux, mes images les plus narcotiques, les sourires d’Ana, la douceur de son regard, la chaleur de sa peau, la rondeur de ses seins, ma main glissant dans le creux de ses reins… Des fois, ça marchait, les muscles dans mes bras et dans mes poignets se relâchaient, mon cœur se calmait et je finissais par m’endormir… pour une nuit trop courte, mais même court, on prend. C’est mieux que rien.
* * *
« T’es tellement déprimé, papa. Tu me fais de la peine. Tu devrais prendre un animal de compagnie.
— Je ne sais pas. Tu sais, moi, les bêtes… Et puis, il faut s’en occuper. C’est gentil, Rosie, mais ça va. T’inquiète pas.
— Non, ça ne va pas. Je le vois bien que ça ne va pas, que ça ne va plus du tout depuis que maman n’est plus là. Je vais te trouver un chat. Un chat, ça ne demande pas grand- chose. Tu verras, il te distraira, il te fera ta petite compagnie, il te changera les idées. »
Le greffier qu’elle me ramena était le plus noir d’une portée de cinq. La greffière à vrai dire, lui avait tapé dans l’œil, j’imagine, je n’y étais pas. Quand Rosie ou son frère Maurice passait m’embrasser, lorsque la petite boule de poils, assez rarement, le leur permettait, la prendre dans leurs bras, lui faire des câlins et la caresser partout était la première chose qu’ils faisaient. Nyx — c’est ainsi que Rosie l’avait baptisée — était farouche avec tout le monde sauf avec moi. Avec moi, elle était carrément hostile. Dès notre première rencontre, elle m’évita en feulant, mais je m’en étais foutu qu’elle ne m’aime pas, elle et moi cohabiterions, sans plus. Petit à petit, en grandissant, elle prit ses aises dans la maison. De plus en plus familière avec les fauteuils et le canapé, elle se rapprocha aussi un peu du piano — allez savoir pourquoi —, mais de moi pas du tout, qui continuais à lui servir ses croquettes comme un serviteur loyal sert une patronne ingrate. Toutefois, à mesure que le temps passa, Nyx vint plus souvent se frotter subrepticement contre mon mollet s’il se trouvait être sur la route de son dîner.
Comme tous les chats, Nyx passait ses nuits dehors avant d’attendre debout sur la pierre de la fenêtre que je la fasse entrer. Sa queue pointant vers le haut, et son séant pressé contre la vitre comme la ventouse d’un vitrier, elle patientait là, très droite et très fière, prodigieusement indifférente au grotesque de sa situation. Lorsque finalement, je lui ouvrais la porte, ma proximité l’insupportant, elle n’entrait pas tout de suite. Il fallait que je m’éloigne un peu du passage pour qu’enfin elle daigne s’engager, d’abord très doucement, sans me quitter des yeux, avant de foncer pour ne pas s’éterniser à mes côtés.
Son sale caractère, je m’y étais fait. J’appréciais même cette forme de franchise, courante chez les chats, rare chez les humains, cette aptitude à ne pas faire semblant. Mon chez moi était devenu son chez elle, c’était tout, c’était le deal. Ce toit au-dessus de nos deux têtes était à peu près la seule chose qui nous réunissait en plus d’un petit peu de familiarité, d’amour donc, parce que l’amour, qu’est-ce finalement, sinon une proximité singulière ?
Un matin cependant, Nyx ne rentra pas. Elle était peut-être enfermée chez un voisin, dans l’une ou l’autre cabane de jardin ou dans un grenier et elle finirait bien par se libérer. Mais le lendemain, ne la voyant toujours pas revenir, je me décidai à me mettre à sa recherche. Alors que je criais son nom dans l’impasse derrière chez nous… derrière chez moi… derrière chez Nyx et moi, guettant par-dessus les clôtures des jardins et découvrant son univers, son autre chez elle où je n’étais pas chez moi, j’aperçus Marc et sa motocyclette. Éboueur retraité et cultivateur à temps plein, Marc est toujours dehors et toujours en short, peu importe la saison. Sa mobylette enfouie sous des casiers de légumes et sa tête encastrée dans un casque intégral jamais sanglé, Marc, petite fourmi infatigable, a l’esprit essentiellement pratique. Il est aussi la gazette du quartier, une gazette en débardeur trop large qui de sa voix de fausset parle très fort et ne comprend pas grand-chose à ce qu’on lui dit, la faute à la gamelle sur ses oreilles et au moteur qui constamment pétarade à hauteur de ses maigres mollets.
« Salut, Marc, t’aurais pas vu ma petite chatte, Nyx ? Elle est toute noire et presque adulte.
— Hein ?
— Un chat noir ! T’aurais pas vu un chat noir ?
— Oh, merde ! C’était à toi ? Je l’ai trouvé hier matin. Je l’ai foutu dans un sac. Je comptais le mettre à la benne mercredi.
— … Je peux le voir ? »
— Hein ?
— Le voir !!! Enlève cette saleté de casque et coupe ce putain de moteur, bordel !
— Hein ? »
Tourner la clef de contact - tirer le casque vers le haut - le visage de Marc s’ouvrit - comme un évier qui se vide – il suffisait d’enlever le bouchon.
« Tu disais quoi ?
— Je disais que j’aurais bien aimé que tu me montres où t’as mis mon chat. »
Ça puait les engrais chimiques dans son bric-à-brac de potager. Pendant qu’il m’a tendu un vieux sac en plastique orange et vert, j’ai espéré que ce ne serait pas Nyx. C’était elle, différente, sans la morgue que je lui avais connue. Mais quand même, sur sa petite face noire, malgré son museau figé qui laissait voir ses dents et un peu de sang, malgré la souffrance qu’on devinait, il restait un peu de sa fierté. Mais à moi, qu’est-ce qu’il restait ? Qu’est-ce qu’il restait sauf ce vieux sac et Nyx toute raide dedans ? Je me suis mis à pleurer, ou plutôt à hoqueter.
Quand je hoquette, c’est haut, c’est tendu, c’est niais, mais le ridicule dans ces moments-là, les autres ils s’en foutent. Qu’ils comprennent plus ou moins ou pas du tout la détresse de celui en face, c’est l’embarras qui prévaut. Ça met toujours mal à l’aise de se retrouver devant un désespéré. Mieux vaut avoir anticipé. Pour les enterrements, par exemple, je me contente de poser la main plus ou moins longtemps sur l’épaule de l’affligé présumé. Par mimétisme, on aurait tendance à vouloir dire « sincères condoléances », mais je me l’interdis. Je trouve l’expression aussi creuse pour celui qui l’entend que pour celui qui en use. Je n’en veux à personne de voir les choses autrement. Ces mots, devenus conventions, expriment peut-être qu’on n’est pas là pour se distinguer. « Sincères condoléances », ça peut toucher par son humilité. Et puis, on ne connaît pas la détresse de celui en face. On peut tenter de l’imaginer, mais on ne peut jamais être sûr, alors le « Sincères condoléances », ça ne mange pas de pain. En principe, ça ne devrait pas trop remuer celui devant qui souffre ou qui ne souffre pas, on n’en sait rien au fond. Ça passe crème « Sincères condoléances » si on peut dire.
Mais pour un chat ? Qu’est-ce que Marc aurait bien pu dire pour un chat, pour un chat écrasé qu’il s’apprêtait à foutre à la benne ? Je l’ai laissé là à réfléchir ou pas à ce qu’il aurait bien pu dire ou pas et je suis rentré pour me retrouver seul sans devoir penser à tous ces protocoles, ces choses qu’il faut dire et ces autres plutôt pas que j’avais pourtant parfois dites et pour lesquelles Ana m’avait souvent grondé, et répété que j’aurais mieux fait de me taire.
* * *
Sauf contre-ordre, les deuxième et quatrième dimanches du mois, après le décès d’Ana, lorsque les enfants passaient, à l’heure du goûter, ce n’était pas pour moi qu’ils passaient. Depuis la mort de Nyx, lorsqu’ils passaient, plus rarement encore, c’était pour eux-mêmes, parce que négliger un vieillard affligé, de surcroît leur propre père, ils n’auraient pas voulu avoir à l’assumer. Ils sont civilisés, on le leur a appris. Pourtant, moi je ne leur avais rien demandé. Je savais qu’ils avaient leur quotidien bien à eux, leurs centres d’intérêt très loin des miens. Pourquoi faire semblant ? Pourquoi ne pas être chat ? Je n’ai jamais pleurniché, mendié des petits bouts de leur vie dans l’espoir de rendre la mienne moins lourde. Au contraire, je préférais quand ils ne venaient pas. Quand ils étaient là, ça transpirait l’embarras, la pitié, l’obligation. Leur présence ne faisait que souligner en grosses lettres noires ma perte d’altitude, mon vol en rase-mottes, ma fin des haricots. Je supportais de moins en moins quand ils étaient devant moi, debout, à noyer le poisson en me racontant des choses qui n’intéressaient ni eux ni moi. Parfois, nous nous taisions une seconde. On entendait le temps s’écouler sur l’horloge. J’aurais aimé que ça dure, que ce silence, nous le partagions, mais c’était au-dessus de nos forces, alors, nous le comblions. Il était insupportable, soit, mais il était honnête. Nous aurions peut-être pu le supporter. Nous n’avons jamais vraiment essayé. Les choses auraient peut-être été plus claires si nous étions parvenus à nous taire. Nous nous serions peut-être enfin retrouvés.
On n’y faisait plus attention à cette poutrelle en chêne, là à soutenir depuis près d’un siècle la charpente chauve de l’appentis. Un jour à cause d’un infime mouvement de terrain, d’une bourrasque légère, de la faiblesse du bois gangréné… à cause d’un caca de mouche, le madrier oublié, à la limite de la rupture, cède. Un dimanche, j’ai cédé, j’ai punaisé un mot sur la porte.
Ne venez plus, les enfants.
On se reverra quand j’irai mieux.
Il vaut mieux me laisser.
Papa.
À l’heure habituelle, la sonnette a quand même retenti. À quatre reprises. Des temps de plus en plus longs entre chaque coup. Comme les derniers bips d’un cardioscope aux pieds d’un mourant. Ding, dong… La-fa… La-fa… deux notes descendantes, la seconde en point d’orgue. La-fa… comme la résolution d’une mélodie, la finale d’une suite, la conclusion d’un trio, ex-quatuor.
La seule chose qui me restait dégoulinait d’un vieux pipeline rouillé. C’étaient mes jours restants, tous ces jours monotones, des centaines de barils d’heures noires et visqueuses qui éclaboussaient mes souliers avant de s’enfoncer dans la terre, une terre où plus rien ne poussait.