Il est six heures. David, costard cravate bleu foncé et noir accompagné d'une chemise blanche (c'est la tenue réglementaire), sort de son travail. Il est le PDG d'un grand groupe dans l'innovation technologique. Dans le parking sa voiture l'attend. Après avoir tout vérifié et fermé il prend la route.
De temps en temps il jette un coup d'oeil à ses rétroviseurs. Il vit dans l'Aude, pas très loin de Carcassonne, mais il travaille à Toulouse. Et ce depuis trente ans. Sur la route il pense à sa Seine-et-Marne d'origine, à Villeparisis où vivent ses parents et où habitait le grand Balzac durant sa jeunesse, et qui donne son nom au personnage de Madame de Villeparisis dans A la recherche du temps perdu de Proust, à Meaux et sa belle cathédrale qui ont accueillis tant de films, à la Marne où il aimait faire du canoë lorsqu'il était petit. Bientôt il ira voir ses parents. Il ira sur Paris aussi. Quand il est là-bas il sait que la capitale n'est pas loin, qu'elle lui tend les bras. Il y va pour les affaires, uniquement les affaires. Il n'a pas encore trouvé le moment de la visiter, d'y flâner. Il n'a jamais de temps à perdre car, pour lui, le temps c'est de l'argent.
Sur l'autoroute il avance. Il jette à nouveau un coup d'oeil dans son rétroviseur. Une voiture se rapproche de la sienne. Au volant il distingue une femme avec des cheveux blonds longs et des yeux noirs. Il l'a déjà vu, il en est sûr, elle lui rappelle quelqu'un. C'est...c'est Mathilde ! Il se souvient de leur rencontre.
Un soir de Juillet David se trouvait avec sa fille Camélia, 5 ans, tous deux installés confortablement sur le canapé. Sa fille, eu d'une précédente union, était sa fierté, il lui prédisait un avenir en or. Ils étaient tranquilles durant cette soirée d'été. Soudain, Camélia se mit à fermer puis ouvrir les yeux, et à trembler de tout son corps, l'air hagard.
- Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu tu as ? Réponds-moi !
La petite fille ne répondait pas, son corps se secouait violemment. David appela les urgences, et leur expliqua la situation.
- Votre fille fait une crise d'épilepsie. C'est passager et très impressionnant. Calmez vous et écoutez bien : allongez votre fille en position latérale de sécurité, puis protégez sa tête. Ne tentez pas d'empêcher ses mouvements, ne lui donnez rien et desserrez ses vêtements afin qu'elle puisse respirer. Restez bien à côté d'elle, montrez lui que vous êtes là. Les pompiers arrivent.
David s'exécuta. Les pompiers arrivèrent peu de temps après. Ils emmenèrent Camélia à l'hôpital. David l'y rejoignit. Il attendit fébrilement le retour du médecin.
- Monsieur ?
- Oui ?
- Je suis le docteur Larouste. Votre fille va mieux, sa crise s'est arrêtée. Nous allons la garder cette nuit pour voir si d'autres crises se déclenchent. En déterminant leurs fréquences nous saurons vous donner des indications claires de traitement.
- Ah ! Me voilà rassuré Docteur. J'espère que ça ne se reproduise pas. Je peux la voir ?
- Je ne peux pas vous le garantir. Oui bien sûr. Elle est dans la chambre 118.
David entra dans la chambre. Camélia était allongée dans son lit, les yeux ouverts.
- Papa, je ne veux pas rester seule...
- Ne t'inquiètes pas, je suis là. Les infirmières vont prendre bien soin de toi jusqu'à demain matin, et on rentrera à la maison. D'accord ?
- Oui...
Une nouvelle crise se déclencha un peu plus tard. Elle se calma plus vite que la première. David resta avec sa fille toute la nuit. Le lendemain matin, les yeux fatigués par une nuit sans sommeil, il vit arriver une femme dans la chambre.
- Bonjour monsieur je suis Mathilde, l'infirmière du jour ! Votre fille est stabilisée, nous avons mis en place un traitement adapté. Elle verra une diminution nette de ses crises, ce qui la fera moins souffrir. Elle devra faire des visites de contrôle avec le médecin Larouste.
- Bonjour madame ! Très bien. Quand va-t-elle pouvoir sortir ?
- Cet après-midi ! Le Docteur a quelques dernières petites choses à vérifier pour être sûr que tout se passe bien.
- Merci madame ! L'équipe de l'hôpital est formidable, tout le monde a été gentil avec ma fille, mon trésor.
- Merci beaucoup, cela nous fait très plaisir ! Et toi ma grande, comment tu vas ce matin ?
Mathilde s'assit à côté de Camélia, et caressa sa tête de la main. La petite fille la lui pris sans répondre et la garda dans ses petits doigts. Elle était calme mais épuisée par tout ce qui lui était arrivé. Mathilde, pendant ce temps, discuta avec David, lui donnant des informations sur l'épilepsie. Tous les deux gardèrent un oeil sur Camélia. Au bout d'un moment David rompit le silence, étonné :
- Elle...elle s'est endormie ?!
La petite fille dormait, les yeux clos, la main de Mathilde dans la sienne, près de sa joue.
- Elle a pris votre main comme un doudou !
- Oui, ça montre qu'elle est rassurée, elle se sent en confiance... elle est mignonne !
David regarda sa fille. Les traits de son visage s'étaient déposés sur l'oreiller. Elle respirait paisiblement tout en tenant la main de l'infirmière. Il sentit une fraîcheur sur sa joue, puis une autre sur son autre joue. Des larmes. Jamais il n'avait pleuré. Il découvrait cette sensation d'être touché. D'être ému. Il ne la connaissait pas. Le temps s'était soudainement interrompu. Mathilde retira doucement sa main après quelques instants, la passa lentement sur le front de Camélia, et s'en alla tranquillement, laissant une intimité au père et à son enfant. Elle aussi était émue, elle était habituée à l'être, c'était comme ça presque tous les jours dans son métier. Plus tard, David et Camélia rentrèrent chez eux soulagés.
David est toujours en voiture. Le visage souriant de Mathilde se reflète dans le rétroviseur. Elle ne l'a pas remarqué. Les doigts sur le volant il frémit, troublé. Une larme vient s'échouer sur sa peau.
Lucie R.
(Texte non libre de droit.)